J’accuse (1/12) : avant-propos

Cet article est la première pièce d’un livre mettant en accusation ce que j’appelle, de manière générale, la « pandémie conspirationniste ». Je m’y attache en particulier à faire un sort à la reine des théories du complot : celle qui s’est développée à partir des attentats du 11 septembre 2001, et qui, depuis 9 années que se sont produits les événements, a connu une expansion véritablement prodigieuse. L’avant-propos que je propose ici au lecteur, sera suivi samedi 11 septembre, de l’introduction générale de ce livre.

Nota Bene : Donald Forestier est un auteur fictif inventé pour imiter le style des apôtres de la version officielle des attentats du 11 septembre 2011 dans les grands médias.

 Mon fils, élève à notre D… de T… , ce jour là était dans un grand état d’agitation. « S’il te plaît papa, ce soir, il y a une émission que je voudrais absolument regarder… »

 « Une émission allons bon ! Et de quoi s’agit-il ? J’espère que c’est une émission où l’on apprend des choses au moins ?

 « Oh oui ! Il s’agit de « Vous aurez le dernier mot. » De Franz-Olivier Giesbert.

 J’étais étonné qu’il connût, à seulement 12 ans, cet animateur qui comptait parmi mes préférés, et heureux que ma progéniture manifestât si précocement un intérêt pour les choses de l’esprit. Je connaissais l’émission, et son heure malheureusement tardive, mais l’enthousiasme de mon fils était tel que je me sentais prêt à faire une exception… Je m’enquis tout de même du sujet qui pouvait enflammer sa curiosité à ce point.

 « C’est sur les attentats du 11 septembre, me répondit-il. On en parle pas mal avec les copains. Il y en a qui disent que c’est les musulmans qui l’ont fait, et d’autres qui disent que c’est les américains.

 « Que… le gouvernement US…. Mais qu’est-ce que c’est que ce délire ? Qui parmi tes amis soutient une telle horreur ?

 « C’est Mohamed et Aïdid qui me l’ont dit.

 « Mouais, ça se comprend en même temps, raisonnai-je : c’est du délire, mais s’il sont musulmans, c’est logique, ils s’identifient…

 Ma surprise et ma fierté s’évanouirent aussi vite qu’elles étaient nées dans mon esprit pour laisser place à des préoccupations plus sérieuses.

 “Tiens, pourquoi pas… me dis-je… De ce qu’il vient de me dire, je suis obligé d’inférer que son opinion sur cette question n’est pas fermée. Je le saisis au moment où il est susceptible de basculer d’un côté ou de l’autre… Il en va de mon devoir de père… Et puis, et puis… je ne cours pas le moindre risque en regardant une émission avec lui sur le sujet, puisque le déroulement de ces attentats est connu de façon aussi définitive que l’on sait que la terre est ronde et non plate… L’heure était un peu tardive, mais dans cette affaire….”

 “Et bien je crois que tu as eu une excellente idée, fiston, lui dis-je… C’est un peu tard, mais c’est d’accord. Nous regarderons cette émission ensemble, demain, entre hommes, juste toi et moi… Le fin mot de cette histoire est connu depuis longtemps, mais je ne tiens pas du tout à ce que ta cervelle soit contaminée aussi jeune par une théorie du complot aussi délirante… Et puis, ce sera l’occasion de rigoler ensemble un bon coup, ajoutai-je en le chatouillant gentiment.”

 “merci papa, merci papa, c’est toi le meilleur !” s’écria-t-il.

 Quand elle eut compris l’enjeu de cette entorse aux règles de la maison, mon épouse accepta sans peine. C’est ainsi que nous nous retrouvâmes, moi et mon fils, sur les coups de 11 heures et demi, devant le générique de “Vous aurez le dernier mot”. J’avais une petite pointe d’appréhension en commençant, mais celle-ci s’évanouit bien vite, pour laisser place à une satisfaction sans mélange. Le débat se déroulait entre Eric Raynaud, conspirationniste auteur d’un livre remettant en cause la version officielle, et Mohamed Sifaoui, journaliste d’investigation luttant contre la menace islamiste. C’est, pour résumer, la meilleure émission qu’il m’ait été donnée de voir à ce jour sur le sujet : je ne pouvais rêver mieux comme séance de mise au point familiale1.

 Mon fils pendant l’émission semblait ressentir des émotions plus mélangées. A plusieurs reprises il s’étonna que Sifaoui coupât aussi souvent la parole à Raynaud, et parut choqué des insultes (raciste, antisémite, éboueur du net) qu’il lui lança à plusieurs reprises. Ses remarques étaient pertinentes, mais il était de mon devoir de le détromper : je lui expliquais que s’il était malséant de couper la parole, c’était une faute que de ne pas le faire face à un discours délirant, et quant aux insultes, que les conspirationnistes méritaient amplement d’être traités de la sorte : Sifaoui en l’occurrence se montrait plutôt mesuré et tolérant ; sans oublier que la télévision publique avait honoré Raynaud d’une invitation, alors qu’elle aurait pu le passer complètement sous silence. J’eus beau jeu de lui rappeler enfin la phrase de Voltaire, par laquelle FOG avait eu la bonne idée de conclure son émission. S’adressant à Raynaud, qui se plaignait du traitement dont il se croyait la cible, il lui donna sa garantie : “moi je ne suis pas du tout d’accord avec vos idées, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de les exprimer » ». Mon fils ne connaissait pas grand chose de ce brillant représentant du mouvement des Lumières. Je lui expliquai en quelques mots, en lui rappelant quelques anecdotes de la vie du philosophe.

 Mon fils parut satisfait de ce discours et me remercia pour ma libéralité. Je dormis cette nuit là du sommeil du juste, persuadé d’avoir éloigné son esprit de ces contrées mauvaises que sont les hypothèses conspirationnistes.

 Si j’avais su alors dans quel engrenage je venais de mettre le doigt !

 En revenant du bureau le lendemain, je m’assis pour lire le Monde, comme à mon habitude. J’interdisais d’ordinaire que l’on me dérangeât pendant ce rituel délassant, mais mon fils était là qui m’attendait, hésitant dans l’entrebâillement dans le porte, visiblement désireux de m’entretenir de quelque chose qui le turlupinait.

 A force de le voir apparaître puis disparaître, je finis par reposer mon journal et lui proposai d’entrer.

 “Alors, qu’est ce qui se passe ?”

 Il paraissait autant désireux de me parler que rétif à engager la discussion.

 “C’est à propos de l’émission d’hier, finit il par articuler.”

 “ L’’émission de Franz-Olivier Giesbert ?”

 “Oui…”

 “Alors ?”

 “Et bien, j’en ai parlé avec les copains à la récréation : eux aussi avaient réussi à la voir, seuls, ou en compagnie de leurs parents… Alors on en a discuté à la récréation, et comme hier on était deux camps… sauf que là j’étais tout seul… J’ai dit tout ce que tu m’as dit hier, et ils m’ont dit que j’étais un imbécile. “On voudra même pas te donner le brevet si continues à réfléchir comme ça” qu’ils ont même dit…

 La colère en un instant s’empara de moi.

 “Quoi ? Toujours ce Mohamed et ce Aïdid ?”

 “Oui, mais il n’y avait pas qu’eux… Même Jean Boulain, celui que tout le monde s’amuse à insulter et à taper à chaque récréation a trouvé le moyen de se moquer de moi, et pour la première fois depuis que je suis au collège, il m’a lancé une vanne qui a fait rire les autres… Papa, j’ai peur, je ne veux pas devenir comme Jean Boulain !”

 Il était visiblement bouleversé et je le pris dans mes bras.

 “J’espère que tu ne t’es pas laissé faire, au moins…”

 “Il étaient tous contre moi, papa… Et puis y en a deux qui avaient des i phones.”

 “Des i phones ? Ce n’est pas interdit ?”

 “oui mais ils en avaient, et sur leurs i phones ils m’ont montré des vidéos. Ils montraient une tour qu’ils appelaient la tour 7. ils ont dit que c’était pas dans le rapport de la commission d’enquête. Ils m’ont parlé du pentagone. Et ils m’ont dit aussi que pour le pentagone c’était impossible…. je leur ai bien répété tes arguments. Je leur ai même répondu avec la colère que j’ai vu dans ton regard hier. Je leur ai dit que George W. Bush était quelqu’un de bien, et qu’il fallait faire confiance aux États-unis pour tout, que c’étaient comme nos seconds parents dont il fallait toujours parler avec respect…. et… et… là ils se sont encore plus moqués de moi…

 La voix étouffée par un sanglot il ne put terminer sa phrase. Quant à moi, j’étais interdit. Comment se faisait-il que des enfants propageassent des élucubrations aussi insensées ?

 Sur internet… ajoutai-je songeusement… Nous étions équipés en conséquence, mais je faisais un usage parcimonieux de cet outil que je regardais comme un gouffre malsain et chronovore. Pour les courriels, l’édition du monde en ligne, les prévisions météo, les programmes télé ou les réservations de billets, je voulais bien, mais pour le reste : je savais que c’était le royaume de la pornographie et de la désinformation, un défouloir de ces bas instincts contre lesquels la morale nous aide à lutter depuis des millénaires.

 “Écoute, sèche tes larmes, loupiot, papa va aller jeter un coup d’œil sur internet. La tour 7 dis-tu ? Je vais taper ça…. En attendant essaye de mettre ça de côté et n’en parle plus à tes amis. Évite le sujet, et joue des poings si on te cherche des noises. Je vais prendre un rendez-vous avec le proviseur pour lui parler de ce scandale. Je prends les affaires en main à partir de maintenant. »

 Je connaissais bien sûr les fameuses Twin Towers, mais je n’avais jamais entendu parler d’une “tour 7”. J’avais un vague souvenir que le sujet avait été évoqué hier. Je m’assis donc devant l’ordinateur et commençai par taper, pour aller au plus général, les mots “11 septembre 2001”. La page google apparut instantanément. Je mesurai aussitôt le caractère gravissime de la situation. Alors que je m’attendais à trouver des liens vers Ben Laden et Al Qaida, des louanges envers le rapport de la commission d’enquête de 2004, ou la gestion de l’événement par l’administration Bush , je tombai sur la plus effrayante de toutes les listes : “Que s’est-il réellement passé ?”, “le 11 septembre est un complot”, “le nouveau film qui dérange l’Amérique”, “la face cachée des attentats”. Dans cette liste, il n’y avait qu’un seul lien défendant la version officielle, le site d’information en ligne rue89.

 Qu’est ce que c’est que c’est que ce truc ! M’exclamai-je avec effroi. Incrédule et anxieux, je googlais les locutions « tour 7 », “Pentagone”, « Tours jumelles », et m’aperçus, horreur, que des listes semblables, extrêmement à charge apparaissaient à chaque clic. Peut-être l’événement était-il lié à la France ? Nous étions l’un des pays les plus antiaméricains du monde. Était-ce différent dans les autres langues du moteur de recherche ? Las… anglais, espagnol, allemand, italien, j’essayai plusieurs langues et tombai à chaque fois sur des liens suspicieux quand ils n’appelaient tout simplement les masses à entrer en révolte !

 Je demeurai plusieurs minutes devant l’écran, sans pouvoir formuler une pensée. C’est alors qu’un lien attira mon attention : il assimilait la pandémie de grippe H1N1 à une vaste manipulation de propagande… Tout cela était-il donc lié ?… Je crois que c’est là que j’ai commencé à prendre conscience du caractère pandémique des idées conspirationnistes.

 J’eus d’abord l’idée d’augmenter la puissance du firewall pour étendre son champ d’application à tout ce qui tournait autour des attentats du 11 septembre, mais j’entrevis rapidement le caractère dérisoire d’une telle mesure : mon fils était protégé chez moi, voilà au moins un incendie qu’il était en mon pouvoir de circonscrire, mais à chaque fois qu’il s’aventurait au dehors, rien que sur les ordinateurs de l’école, et les iphones de ses copains ?

 Le lendemain je me rendis au collège de mon fils où je demandai un entretien avec le proviseur. J’étais pressé de tirer cette affaire au clair, et fus heureux qu’il me reçût aussitôt.

 Je ne pris aucune pincette, et abordai le sujet franchement dès la deuxième phrase. J’exprimai ma colère et ma stupéfaction devant le traitement que ses camarades avaient infligé à mon fils, tout en lui rappelant qu’il était de son devoir de proviseur de faire cesser ce scandale, de faire une mise au point collective, et de punir ceux qui sortaient du bois avec autant d’enthousiasme.

 Il m’écouta poliment et me lança un regard navré. “Ah mon cher monsieur… Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous me demandez. La France est sous le régime de la liberté d’opinion. Les élèves passent leurs journées à se raconter les histoires les plus délirantes. Si je me mettais en tête de contrôler tout ce qui sort de leur bouche, il ne me resterait plus une minute pour gérer cet établissement ! Sur les cas de racket ou de happy-slapping, il est en mon pouvoir de prendre de mesures, mais quant à instaurer un délit d’opinion sur un quelconque sujet dans une école publique, quoique je partage votre opinion sur cette lamentable controverse, n’y songez même pas.”

 Cette réponse me fit froid dans le dos. L’établissement avait bonne réputation, mais je regrettai soudain d’y avoir mis mon fils, tant j’étais choqué par l’inconscience de celui qui était à sa tête…

 “Est-ce que vous vous rendez compte, lui dis-je, que si ces idées se répandent à cette vitesse et cette virulence, dans un milieu d’enfants, de ce que cela sera plus tard au dehors ? Le seul lieu où nous pouvons empêcher de force les esprits de nos enfants de s’abîmer dans des théories et des croyances délirantes, n’est-ce pas l’École de la République ? L’enfance n’est il pas l’âge où la plupart des habitudes de pensée s’acquièrent irrévocablement, les pires comme les meilleures ? Au vu de ce que m’a raconté mon fils, dans cinq ans la totalité de vos élèves, se transmettant la bonne parole de classe en classe, sortiront convaincus que c’est le gouvernement des États-Unis qui est à l’origine des attentats du 11 septembre. Si j’ai mis mon fils à l’école, c’est pour qu’il apprenne la grammaire, la géométrie, et l’histoire, pas pour en faire de la graine de Che Guevara…

 Il tint à me rassurer : “franchement monsieur je crois que vous vous en faites trop… Attendez voir, ça lui passera ! Les adolescents sont versatiles, adorent particulièrement tout ce qui sort de l’ordinaire. Quand il sera en Seconde vous verrez, il passera, et avec lui tous ses camarades, à des préoccupations plus sérieuses…” Et comme je le regardais interdit il ajouta : “Vous me voyez vraiment désolé, cher monsieur, mais je ne peux strictement rien faire. Le problème que vous soulevez n’est vraiment pas de mon ressort : du vôtre sans doute, en tant qu’éducateur, et peut-être de l’État qui pourrait, quoique j’en doute fortement, légiférer sur un délit d’opinion sur ce point.”

Donald Forestier

co-écrit avec Charles Aissani, sous le pseudonyme de Donald Forestier, publié sur le site Agoravox le  4 septembre 2010

 

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