J’accuse (6/12) : Richard Gage et Sibel Edmonds

Nous avons vu lors de la première section combien la théorie du complot sur le 11 septembre tenait peu « à l’épreuve des faits ». Dans cette nouvelle section des « fers de lance de la pandémie » je m’attaque aux différentes associations qui se sont montées pour la réouverture d’une enquête Indépendante. Je commencerai par deux associations de professionnels : celle des architectes et ingénieurs, dirigée par Richard Gage, et celle des agents secrets, dirigée par Sibel Edmonds.

Nota Bene : Donald Forestier est un auteur fictif inventé pour imiter le style des apôtres de la version officielle des attentats du 11 septembre 2011 dans les grands médias.

Introduction de la seconde section

La première section « le 11 septembre à l’épreuve des faits », est maintenant achevée. Il est temps de passer à ce que j’ai appelé, dans l’introduction de cette étude, les « fers de lance de la pandémie ». Par ce terme à connotation guerrière, j’entends les différentes associations qui se sont montées au fil des années pour demander la réouverture d’une enquête « véritablement indépendante » sur les attentats du 11 septembre. Je rappelle brièvement le plan de cette section pour ceux qui n’auraient pas lu l’introduction : dans le premier chapitre je m’intéresse aux associations de professionnels, les architectes, ingénieurs et agents secrets ; dans le second aux associations de personnes sans compétence particulière, les familles de victimes et les pompiers ; dans le troisième, aux réserves émises par les membres de la commission d’enquête eux-mêmes.

 En m’attaquant aux « fers de lance de la pandémie », j’ai bien conscience d’entrer dans la partie moralement la plus délicate de cette étude. On éprouve moins de scrupules à s’attaquer à des faits et des choses inertes qu’à des personnes ou des groupes de personnes. Une pierre que l’on projette se brise sans se plaindre, un être humain dont on meurtrit la réputation peut se sentir blessé jusqu’au plus profond de son âme.

J’ai été extrêmement aidé dans cette deuxième section par une méthode littéraire inventée par le philosophe Bernard Henry Levi pour les besoins de son livre « Qui a tué Daniel Pearl », paru en 2005 : le romanquête. Ce Voltaire moderne, qui grâce à cette méthode, a pu reconstituer dans les moindres détails l’enlèvement et l’assassinat dans des circonstances horribles du journaliste étasunien Daniel Pearl, en résume ainsi le principe : « Ne rien céder à l’imaginaire tant que le réel est là, et que l’enquête, au moins en droit, serait en mesure de le retrouver ; tout lui accorder, en revanche, là où le réel se dérobe et que, par la force des choses, l’on ne sait rien.” Le lecteur attentif aura peut-être remarqué qu’il m’est déjà arrivé d’y recourir ici ou là dans les deux chapitres précédents.

Si j’avais ignoré cette méthode, jamais je n’aurais pu résoudre l’énigme que représentent les différentes associations demandant la réouverture d’une enquête.

Rentrons à présent dans le vif de ce chapitre, en commençant par Richard Gage et son groupe de professionnels du bâtiment.

Le mouvement des architectes et des ingénieurs

C’est en 2006 que l’architecte Richard Gage, membre de l’American Institute of Architects, avec quelques collègues conspirationnistes en mal de ruines suspectes, fonde le mouvement des ingénieurs et architectes pour la vérité sur le 11 septembre. Sur la pétition qu’ils ont mis en ligne sur leur site pour exiger la réouverture d’une enquête, voilà comment ils haranguent : « Au nom du peuple étasunien, nous soussignés “Architects & Engineers for Truth” et affiliés lançons une pétition, et exigeons une enquête véritablement indépendante ayant le pouvoir d’assigner à comparaître en vue de faire toute la lumière sur les événements du 11/09/01, en particulier l’effondrement des Tours du World Trade Center et l’immeuble 7. Nous estimons qu’il existe des doutes suffisants sur la version officielle pour justifier une enquête exhaustive sur la possible utilisation d’explosifs qui pourraient avoir été la cause effective de la destruction des Tours du WTC et de l’immeuble 7. »

Depuis cette époque, l’homme parcourt les États-Unis et le monde entier pour y donner des conférences où il sème aux quatre vents les germes de la pandémie conspirationniste.

Les truthers aiment faire croire que leurs hérauts ne sont jamais invités sur les plateaux de télévision, que des efforts constants sont faits pour les empêcher de « partager » leurs doutes sur cette affaire. L’argument a peut-être du poids en France, où on imagine mal David Pujadas interviewer Thierry Meyssan, mais il n’en a aucun aux États-Unis, où il est fréquent que des journalistes, même lorsqu’ils sont hostiles à la théorie du complot, aient la faiblesse d’inviter des truthers.

J’en veux pour preuve cette interview donnée par Richard Gage sur la chaîne KMP Fox 26, le 29 septembre 2009, une chaîne du groupe Fox Entertainment qui a également dans son giron la très influente Fox News, principal relais médiatique des Républicains conservateurs les plus déterminés…

Une interview emblématique de Richard Gage

Je résume à présent la théorie de Richard Gage, telle qu’il l’a librement exposée lors de cette interview télévisée.

Après les présentations de rigueur qui permettent à Richard Gage de rappeler ses diplômes et l’étendue de son expérience, ce dernier, tout de go, nie que les tours “se soient effondrées suite à un effondrement naturel”. Il rappelle que “les incendies n’avaient jamais provoqué l’effondrement d’un immeuble à structure d’acier auparavant.”Il déplore que “personne n’ait jamais entendu parler de l’effondrement de la tour 7”. Il trouve surprenant que celle-ci “se soit écroulée directement sur ses fondations, à la vitesse de la chute libre dans les 30 premiers mètres.” Comme d’habitude, alors, il montre une vidéo “révélatrice” de l’étrangeté de l’événement.

Il prétend que “presque tous les architectes et ingénieurs à qui ils ont montré ces vidéos conviennent qu’il s’agit de démolitions contrôlées.” Il rappelle comme une vérité éternelle ce que nous avons démontré comme étant le mythe des “plaques de fer en fusion”, en ayant le front de s’appuyer sur le rapport de la FEMA, et les témoignages trompeurs des pompiers et des secouristes. Il conclut sur le soupçon de recours à un explosif très puissant, la nanothermite, dont des traces et des dérivés auraient été retrouvées dans la poussière du WTC par Steven Jones, le fondateur du “mouvement des universitaires pour la vérité et la justice”. A mon grand regret je n’ai pas trouvé la place pour faire un sort à cette autre association de scientifiques, sur laquelle il y a beaucoup à dire. Cet explosif aurait été utilisé pour découper les poutres et pylônes en acier comme du beurre, à des températures supérieures à 1500 degrés. Par ailleurs, l’explosif qui aurait été retrouvé dans les échantillons, ne serait fabriquable que par deux laboratoires militaires aux Etats-Unis, en tous cas serait hors de portée des artificiers d’Al Qaida dans leurs grottes d’Afghanistan.

Voyez maintenant notre « big boss », pour reprendre l’expression heureuse de Jérôme Quirant, le principe de la démolition étant admis sans la moindre discussion, s’aventurer dans les spéculations les plus invraisemblables : “La question est : qui avait accès à ces buildings hautement sécurisés ? Al Qaida ? Probablement non. Avait-il accès à la nanothermite sophistiquée, à grains mille fois plus fins qu’un cheveu humain ? Probablement non… Quelqu’un d’autre doit être impliqué. Aussi sommes nous 700 architectes et ingénieurs à réclamer une vraie enquête. Nous ne prétendons pas tout savoir, les faits, qui l’a fait, pourquoi… On expose des faits, comme hier, à l’auditorium des anciens combattants. Et on réclame une vraie enquête pour savoir qui, comment, pourquoi…  » Quant aux responsables de cet effondrement, ce Géotrouvetou a une explication toute trouvée : “Il y a plusieurs tonnes de thermite, nano et ordinaire. Impossible de passer à l’insu de la sécurité. Il faudrait enquêter sérieusement sur la compagnie de sécurité du WTC. En l’occurrence Securacom-Stratesec. Il faudrait vérifier qui siégeait aux conseils d’administration. On y découvrirait des noms très intéressants. De plus il fallait un prétexte, comme la modernisation des ascenseurs. Il y en avait d’ailleurs eu une, 9 mois avant le 11 septembre. Des ouvriers étaient donc présents dans tout le WTC. Ils avaient accès aux cages d’ascenseur, contiguës aux colonnes centrales et aux poutres du bâtiment.

L’homme est tellement cauteleux qu’il n’a même pas l’honnêteté de citer Marvin Bush, le jeune frère du président, qui fut membre du conseil d’administration de cette compagnie de 1993 à Juin 2000.

Je suis persuadé qu’il s’est renseigné en détails sur le rôle de ce personnage dans la gestion des attentats sur le site du WTC. Pendant des semaines il a traqué un incroyable lièvre qu’il n’a jamais trouvé. Emporté par son élan il n’a cependant pas hésité à attirer l’attention sur ce membre de la famille Bush de la plus sournoise et la plus lâche des façons.

Le mythe de la nanothermite

Ayant apporté au chapitre précédent une réponse claire à la plupart des objections les plus importantes émises par les truthers, suer l’hypothèse d’une démolition contrôlée, je me contente d’inviter le lecteur curieux d’approfondir le sujet à s’y reporter.

La seule chose dont je n’ai pas parlé, et se sur quoi Richard Gage s’étend longuement dans son interview, est l’incroyable hypothèse de la nanothermite.

A la suite de Steven Jones, une étude conduite en 2008 par le professeur Niels Harrit aurait en effet confirmé la présence de ce très puissant explosif militaire dans la poussière des débris. Sa parution dans une revue scientifique à comité de lecture lui a donné un écho inédit en comparaison des autres objections émises par les truthers, et l’a rendue d’autant plus menaçante.

Je m’appuierai pour la réfuter sur un article écrit par Jérôme quirant rédigé en 2009, et consultable sur son site Bastison.net. Comme son texte est extrêmement technique, je me limiterai aux arguments les plus efficaces et les plus faciles à comprendre.

Comme d’habitude les scientifiques sous l’autorité de Harrit « n’ont orienté leurs recherches et leurs conclusions que dans la seule direction qu’ils avait fixée à l’avance »(p 2). Les prétendues traces d’explosifs retrouvées dans la poussière des débris correspondent en fait à des éclats de peinture dont les poutres en acier étaient recouvertes. L’inspecteur Harrit et ses collègues « se perdent dans le flou artistique le plus complet »(p 17).« Conséquence assez rare, la sortie de cet article a créé un séisme au sein du comité éditorial. En effet, parmi les nombreux scientifiques du monde entier qui faisaient partie du Editorial Advisory Board, (les personnes en principe chargées de donner leur avis sur les articles avant publication) plusieurs ont démissionné » (p 22). On songe en particulier à la réaction cinglante de la rédactrice en chef de la revue : « Ils ont imprimé l’article sans ma permission, donc lorsque vous m’avez appelée, je ne savais pas que l’article avait été publié. Je ne peux pas accepter cela, et par conséquent, j’ai écrit à Bentham pour lui dire que je démissionnais de toutes mes activités dans sa revue.  »

Cette histoire est vraiment lamentable. La théorie de la nanothermite est un des mythes les plus abracadabrantesques jamais éclos dans les cervelles des conspirationnistes. C’est particulièrement honteux pour la communauté scientifique, comme le souligne Jérôme Quirant, qu’une telle bouillie soit parvenu à passer le filtre éditorial d’une revue à comité de lecture.

Passons maintenant en revue quelques casseroles que traîne bruyamment derrière elle cette malheureuse et branlante roulotte qu’est le mouvement des architectes et ingénieurs pour la vérité du 11 septembre.

Richard Gage ment quand il dit que son association compte 700 membres. Jérôme Quirant, qui a étudié à fond et de manière impartiale ce point de l’affaire, affirme que ce nombre impressionnant et en croissance constante de “spécialistes” de la construction, est un vaste écran de fumée : “parmi les 700 signataires seulement une poignée sont spécialisés dans le calcul de structures. Les autres sont des ingénieurs dans de tout autres domaines (électricité, statistiques, mécanique automobile ou aéronautique…) qui n’ont rien à voir avec le sujet traité !! (source) et il se permet cette saillie heureuse, qui peut s’appliquer en vérité à la totalité des truthers à chaque fois qu’ils s’aventurent allègrement en dehors de leur domaine de compétence, quand ils en ont un : “Demanderiez-vous à votre boulanger de faire la révision de votre voiture ?”

Pour constituer son groupe, Gage semble avoir procédé de la même façon que les sans amis qui gonflent artificiellement leur nombre de contacts sur facebook en envoyant des demandes tous azimuths dans les groupes avec lesquels ils ont des affinités.

Le ton et les mots qu’emploient Richard Gage dans ses interviews et conférences éveillent la méfiance d’une autre façon : ses interventions sont d’une aridité et d’une technicité qui n’a rien à envier à celles de nos technocrates les plus froids. Ce sont des développements où chiffres et mots savants abondent, desquels on décrocherait vite si les journalistes ne le recadraient pas de loin en loin. Au moins les rédacteurs du rapport du NIST et Jérôme Quirant savent-ils adoucir au besoin, les uns par des épisodes de romanquête, l’autre par d’heureuses saillies, la rudesse du terrain sur lequel ils procèdent.

Le parti pris pédant de Gage traduit, en plus de l’imposture professionnelle sur laquelle il se fonde, un mépris du petit peuple, qui à juste titre se sent insulté par ces discours complexes avec lesquels on prétend l’étourdir.

D’aucuns s’étonnent que les objections de l’association des architectes et ingénieurs n’aient absolument pas été prises en compte par les enquêteurs du NIST dans la rédaction de leur rapport final sur la tour 7. Mais en vérité, quand on a pris connaissance de ces éléments, on a moins de peine à comprendre pourquoi. Cette association de “professionnels” du bâtiment n’est rien de plus qu’un village Potemkine où tout est façades et faux-semblants, fait pour tromper les naïfs et les croyants de la théorie du complot, comme naguère nos intellectuels communistes. J’imagine que c’est pour les mêmes raisons que l’exhaustif dossier de démystification mis en ligne en février 2009 par le site rue89 n’y consacre même pas une ligne.

L’association des agents secrets

Parmi les différents aspects de la théorie du complot sur les attentats du 11 septembre, « l’affaire » Sibel Edmonds est certainement l’un des moins connus. Que des architectes ou des ingénieurs puissent s’assembler en association pour la réouverture d’une enquête, à la rigueur je comprends. En revanche, j’ai eu toutes les peines du monde à croire, lorsque je suis tombé dessus, que des agents secrets aient décidé eux aussi de monter leur association pour la réouverture d’une enquête. Si l’on appelle l’armée « la grande muette », ne devrait-on pas appeler le monde du renseignement « l’homme sans bouche » ?

La seule curiosité m’a poussé à m’intéresser à l’affaire Edmonds, et au mouvement des agents secrets pour la vérité sur le 11 septembre. Pour la justice des États-Unis, le fin mot de cette affaire est gravé dans le marbre depuis des années ; comme le rapport de la commission d’enquête, je n’aurais pas dû y consacrer une ligne ; mais en entrant dans le détail de cette affaire, je me suis aperçu de son caractère vraiment unique. Comme j’évoque souvent par ailleurs le FBI et la CIA dans le cours de cette étude, je me suis dit que le lecteur serait curieux d’effectuer une petite plongée dans l’univers du renseignement, histoire de voir un peu l’envers d’un décor qui forme le fonds de nombre des tableaux de cette étude.

Résumé de l’affaire Sibel Edmonds

Le récit qui va suivre est le résumé de l’affaire Edmonds, tel que j’ai pu le reconstituer après avoir visionné le documentaire « une femme à abattre », réalisé en 2006 par deux de nos compatriotes, Matthieu Verboud et Jean-Robert Viallet. Confiant dans le bon sens du lecteur, je me suis contenté d’en faire la transcription à peu près exhaustive, en ne citant de source qu’aux endroits qui n’étaient pas très clairs pour moi, et dont j’ai pu retrouver le détail ailleurs. Je m’emploierai ensuite à en souligner les outrances et les incohérences.

Sibel Edmonds, une jeune femme d’une trentaine d’années, est contactée par le FBI dans les jours qui suivent les attentats du 11 septembre. Des milliers d’heures d’écoutes téléphoniques sensibles sont en attente d’être traduites. Beaucoup ont été enregistrées dans les mois précédant les attentats, et concernent la préparation de ces derniers. L’agence a besoin de gens parlant couramment les langues parlées par les terroristes, qui font cruellement défaut à l’époque. Sibel Edmonds a tout de la recrue idéale : née en Iran, ayant passé sa jeunesse en Turquie, elle parle couramment l’anglais, le turc, l’azéri, et le persan, et est citoyenne étasunienne depuis 1996. Elle juge impossible de décliner une telle demande de la part de son pays d’élection dans une circonstance aussi dramatique. Elle accepte, et entre au FBI au titre de traductrice. Aux côtés d’un autre agent, elle traduit du turc et du persan vers l’anglais. Ils seront rejoints quelques temps plus tard par une troisième traductrice, Melek Dickerson, qui venait de travailler pendant deux ans pour l’American Turkish Council (ATC).

C’est deux mois après son embauche, un dimanche matin, que la vie d’Edmonds bascule. Melek Dickerson l’appelle pour lui dire qu’elle est dans son quartier avec son mari, le Major Douglas Dickerson, et qu’elle souhaiterait le lui présenter. Quelques minutes plus tard, le couple se retrouve chez elle et son mari. Après les politesses d’usage, le major Dickerson évoque ses activités en Turquie, où il s’occupe notamment de livraison d’armes. Il demande alors à Sibel si elle est en lien avec les associations turques aux États-Unis, et lui suggère de demander à adhérer à l’ATC et l’ATAA (Assembly of Turkish American Association). Ce sera l’occasion pour elle d’entrer en contact avec un réseau et de se faire de nombreux amis très haut placés. Très étonnée, puisque ces « amis » ne sont autres que des suspects dont les noms reviennent fréquemment dans les documents qu’elle traduit, Sibel répond par la négative, et biaise en arguant que pour être membre de tels groupes il faut faire des affaires avec la Turquie, ce qui n’est pas son cas. « c’est sans importance, la rassure-t-il : dites leur seulement pour qui vous travaillez et de quelles affaires vous vous occupez, et ils vous accueilleront à bras ouverts » Et pour l’amadouer il ajoute :« Si vous acceptez, vous n’aurez plus jamais à travailler de votre vie. »

Quand elle referme la porte et se retrouve seule avec son mari, Edmonds est persuadée qu’elle vient d’être approchée par des taupes infiltrées au FBI à l’intérieur même de son service. Le parcours de quelques documents traduits par Melek Dickerson, lui semble confirmer ses soupçons. Certains semblent mal traduits, et d’autres ont été inexplicablement mis au placard. Troublée, elle alerte son superviseur, Mike Feghali. Celui-ci ne se montre guère réceptif : il lui ordonne dans un premier temps de ne rien révéler de cette affaire, puis, quelques jours plus tard, son ordinateur de travail est vidé de ses fichiers, et les dossiers des enquêtes sur lesquelles elle travaille, cessent d’arriver sur son bureau. Le FBI va jusqu’à perquisitionner chez elle pour lui confisquer son ordinateur personnel… Stupéfiée, elle décide alors de faire remonter son affaire directement au grand patron, Robert Mueller.

C’est là que les véritables ennuis commencent pour Sibel Edmonds. Aussitôt, des fédéraux la convoquent pour la passer à l’épreuve du détecteur de mensonges. Le 22 mars, un vendredi après midi, son responsable la convoque dans son bureau : il lui demande de lui remettre son badge du FBI et les clés de son bureau : elle est virée. Estomaquée, Edmonds lui demande la raison de ce soudain licenciement « Vous avez trop parlé… Vous avez voulu répandre vos sales histoires…  » finit-il par lui dire. Des agents du service d’ordre se saisissent alors d’elle et la poussent vers la sortie, sans qu’elle ait même le temps d’emporter les photos de famille sur son bureau. Au moment de franchir la porte du bâtiment pour la dernière fois, le responsable l’avertit sur un ton menaçant : « On vous surveillera, on vous écoutera, et n’allez pas ébruiter cette histoire : vous n’aurez pas le droit à un avocat ! »

Scandalisée, elle arrive à la conclusion qu’elle n’a pas d’autre choix que d’entrer en contact avec le Congrès. Elle obtient un rendez-vous avec les sénateurs Patrick Leahy et Chuck Grassley, à qui elle révèle les obstacles qui se sont dressés devant elle, et détaille les hypothèses auxquelles elle est parvenue : le FBI, le département d’état et le Pentagone, ont été infiltrés par des taupes. Mike Feghali, son superviseur, et les époux Dickerson, doivent faire l’objet d’une investigation. Elle dispose également de preuves de l’existence d’un trafic de drogue, de blanchiment d’argent, et d’activités en relation avec la Turquie. De nombreux suspects sont à rechercher du côté de l’American Turkish Council (ATC), qui regroupe des personnalités et groupes étasuniens et turcs liés à l’industrie de l’armement. » Saisis par son histoire, les deux sénateurs mobilisent la commission judiciaire du sénat. Le FBI, auditionné, concède que les accusations d’Edmonds sont en partie fondées et que Melek Dickerson, son ex collègue, est loin d’être blanche comme neige. Suite à ces auditions, les deux hommes envoient une lettre à John Ashcroft, le secrétaire d’état à la justice, et Robert Mueller, dans laquelle ils disent notamment : « Nous craignons que le fait de classifier des documents dans certaines affaires sensibles n’ait pour seul but de protéger la branche de l’exécutif contre des révélations embarrassantes. Nous espérons que ce n’est pas le cas ici.(…) Rendre publiques des versions déclassifiées de ces documents, à tous le moins des fragments ou des résumés de ces derniers, servirait l’intérêt public, augmenterait la transparence (…) Agir autrement pourrait affaiblir la confiance des citoyens, non seulement dans la capacité du gouvernement à les protéger, et à se prémunir des dérives internes ».

 Dans la foulée, Sibel Edmonds dépose une plainte en justice pour contester son licenciement abusif et retrouver sa liberté de parole.

Au bout de quelques mois, constatant que l’affaire piétine, elle décide, en désespoir de cause, et malgré le devoir de réserve auquel elles est tenue malgré son licenciement, d’alerter la presse. La réaction du secrétaire à la justice, John Ashcroft, est brutale. Le 18 octobre 2002, il invoque le « Secret State Secrets Privilege », un article de loi datant de 1950 permettant de clore tout dossier sensible concernant la sécurité nationale. A partir de ce moment, tout ce qui touche à Sibel Edmonds relève du secret d’état. Cette dernière a le droit de s’exprimer, certes… qu’elle sache cependant que sera la prison si elle s’y risque. C’est le début d’une traversée du désert de deux ans pour l’ex-traductrice du FBI.

Quant aux époux Dickerson, aucun des deux n’est inquiété à aucun moment. Leur cas étant cependant trop souvent évoqué en interne, le FBI décide, en septembre 2002, de les muter au siège de l’OTAN à Bruxelles.

L’affaire rebondit deux ans plus tard. John Ashcroft, est inquiet au sujet d’autres procès en cours intentés par des familles de victimes. Sibel Edmonds pourrait y témoigner et renouveler ses dangereuses accusations. Le 13 mai 2004, procédé extrêmement rare, il décide de classer rétroactivement l’affaire Edmonds toute entière sous le régime du « State Secrets Privilege ». Edmonds fait immédiatement appel de cette décision qui a pour effet de l’empêcher de témoigner dans n’importe quelle action en justice sur un aspect de l’affaire qui la concerne.

Il est à noter que cette décision intervient deux mois avant la parution du rapport de la commission d’enquête, en juillet. Le 11 février, Edmonds y avait été convoquée pour être auditionnée. Elle avait renouvelé à cette occasion son témoignage et ses suspicions que le FBI fût infiltré par des taupes. Les commissionnaires mentionnent Sibel Edmonds dans leur rapport (voir le bas de la note 25 p 473), mais aucune mention n’est faite de ces suspicions. C’est à l’occasion des auditions publiques de la commission, entre deux séances, qu’Edmonds déclarera aux journalistes, que Rice avait menti de façon éhontée en affirmant que les Etats-Unis n’auraient jamais pu prévoir les attentats.

Pour la première fois, l’affaire Edmonds éclate au grand jour, et fait la Une de tous les journaux ; et Rice doit passer par une humiliante séance de rattrapage.

Le dernier épisode judiciaire de l’affaire a lieu l’année suivante. C’est le 21avril 2005 que commence le procès en appel contestant la décision d’Ashcroft de classer toute l’affaire sous le régime du State Secrets Privilege. Edmonds invoque pour sa défense le premier amendement de la Constitution étasunienne énonçant le caractère sacré de la liberté de parole et de la liberté de la presse. En vain. Après quelques minutes d’audience, le juge fait évacuer de la salle les parties plaignantes. Edmonds et ses avocats n’assisteront pas au procès. Les conclusions rendues le 6 mai sont sans surprise : Sibel Edmonds est déboutée de sa plainte. L’appel qu’elle fait ensuite à la cour suprême des Etats-Unis le 5 août rencontre un destin identique.

Création du mouvement des whistle-blowers

L’expression « whistle-blower », peut se traduire par « lanceur d’alerte ». Peut être considéré comme un whistle-blower toute personne qui, exerçant des responsabilités dans une entreprise ou un appareil d’état, s’est rendu compte de choses suspectes ou illicites, et décide de « tirer le signal d’alarme ». Le plus célèbre des whistle-blowers est un ancien fonctionnaire du Pentagone du nom de Daniel Ellsberg, qui, grâce à la révélation à la presse des Pentagon papers, des documents classifiés montrant l’état dramatique de la situation militaire au Vietnam, contribua à accélérer le retrait des Etats-Unis de ce pays en 1973. Poursuivi pour crime de haute trahison, l’homme sera finalement acquitté par un jury populaire, devenant de facto une icône.

C’est en août 2004 que Sibel Edmonds fonde, avec une centaine d’agents et ex-agents du FBI, de la CIA, et des autres agences de renseignement, le National Security whistle-blowers Coalition (NSWBC), le mouvement des whistle-blowers pour la vérité sur les attentats du 11 septembre. L’organe de propagande du mouvement est le site internet « Sibel Edmonds’ boiling frogs », grâce auquel ses membres tentent de communiquer, aux citoyens et aux journalistes, de leurs incroyables « trouvailles d’agents secrets ». Daniel Ellsberg, le père spirituel des whistle-blowers, est bien évidemment membre d’honneur de cette association et ne tarit pas d’éloges sur sa jeune successeure.

Debunking du reportage « Une femme à abattre »

 J’ai volontairement raconté toute l’histoire sans la couper de remarques et commentaires éclairant sa nature délirante. L’efficacité d’un canular est décuplée si le lecteur est préalablement mis en confiance, installé dans l’état d’esprit voulu. Le démenti final, comme toute bonne chute de nouvelle, n’en est que plus saisissant.

De la sorte, je suis certain que même les lecteurs les plus convaincus par la version officielle, doivent avoir éprouvé quelques doutes en lisant cette version ramassée de l’histoire de Sibel Edmonds. Le moment est venu de les rassurer. Rendons-nous de l’autre côté du décor.

Un reportage aux relents holywoodiens

Les auteurs français de ce reportage, Mathieu Verboud et Jean-Robert Vialletont, réalisent un véritable festival. Musique à suspense omniprésente, zooms brutaux sur des manchettes de journaux, reconstitutions de morceaux de l’affaire où Edmonds joue son propre rôle, théâtralisation à outrance des moments les plus poignants, il n’est pas une des ficelles de la propagande à laquelle ils ne s’abaissent à recourir. Le passage qui m’a le plus choqué se situe vers la 50ème minute : on y voit un charpentier dont on ne voit guère le visage, percer à la foreuse un exemplaire du rapport de la commission d’enquête, pour y faire trois trous, censés symboliser les trois défauts majeurs du rapport. Je trouve que c’est très grave de maltraiter un livre de la sorte. Quel exemple voulons-nous donner à nos jeunes, à une époque où tant d’entre eux peinent à ouvrir ne serait-ce que le journal de Mickey ?

Tous ces artifices de montage sont au service de la « star » de l’affaire, dont le joli minois est montré sur tous les plans, dans toutes les situations. Elle les a éblouis, on le sent. Sibel Edmonds dans ce dispositif joue son rôle à la perfection. Souriante, passionnée, on sent l’actrice rêvée, folle de joie d’enfin avoir su saisir l’occasion de se faire connaître. Comme Madonna ou Johnny Halliday en leur temps, elle s’est inventé un passé incroyable pour attirer l’attention. Que John Ashcroft et Robert Mueller aient tout fait pour la réduire au silence ne m’étonne guère de ce point de vue. Dès le premier jour ils ont flairé le piège, l’affabulation, le canular, et n’ont pas voulu s’exposer au ridicule en laissant impunément un charlatan s’emparer du crachoir sur l’agora ; il en allait de leur réputation et je comprends tout à fait leur réaction fulgurante. Si certains s’indignent du recours au State Secrets Privilege pour réduire Edmonds au silence, je tiens, quant à moi, à saluer l’à propos du procédé .

 Une Étasunienne de papier

Une des choses qui m’a frappé en regardant ce reportage, est l’absence totale de doutes que manifestent les réalisateurs envers le roman que leur héroïne leur débite. Le parti pris me semble trop marqué pour ne pas éveiller la méfiance. Melek et Douglas Dickerson sont des gens bizarres, soit, mais alors que dire de Sibel Edmonds ? Quant à moi je doute fortement de sa probité et de sa loyauté envers son pays d’élection. Ses 18 années d’enfance en Iran et en Turquie, deux plaques tournantes du terrorisme, ont forcément laissé des traces dans sa mentalité. Je soupçonne aussi très fortement que l’union qu’elle a contracté avec Mr Edmonds est un mariage blanc, dans lequel elle a trompé le pauvre homme à dessein d’obtenir la nationalité étasunienne plus facilement. Je dis cela car le type dans le reportage a l’air de faire 20 ans de plus qu’elle et d’être souvent complètement à côté de la plaque. Dans tous les cas, cela me semble de la folie de confier des affaires aussi sensibles que des écoutes du FBI à des Étasuniens de papier. Je fais infiniment plus confiance, pour prendre une comparaison éclatante, à la famille Bush, qui vit sur le sol étasunien depuis des générations, et dont les membres se sont signalés à maintes reprises, comme les gardiens incorruptibles des intérêts supérieurs du peuple des États-Unis d’Amérique. Bon sang ne saurait mentir, comme chacun sait.

Le groupe des whistle-blowers, une maison de retraite qui ne dit pas son nom

Il n’y a pas beaucoup de verte sève dans ce groupe d’agents secrets. Dans le documentaire, Sibel Edmonds présente un à un les agents ralliés en détaillant leurs CV. L’avalanche de titres ronflants peut étourdir, mais ne doit pas faire oublier le point essentiel : qu’ils proviennent de la CIA, du FBI ou de la NSA, ce sont en quasi totalité des retraités. Chacun sait que les retraités ont toutes les peines du monde à occuper leur temps libre, surtout quand ils ont exercé pendant 40 ans un métier palpitant et prenant. Au lieu de s’inscrire dans des associations d’aide aux plus démunis, ou de faire des voyages organisés aux quatre coins du monde, ils ont trouvé plus classe d’aller se joindre à un groupe de rebelles. Certains d’entre eux ont certainement vu le film « Space Cowboys » où l’on voit Tommy Lee Jones, Clint Eastwood, et Daniel Sutherland reprendre du service à plus de 70 ans pour aller jouer les cosmonautes dans une périlleuse mission spatiale.

Quand à celui qu’elle revendique comme son mentor, Daniel Ellsberg, on doit user du même raisonnement, en ajoutant que le premier des whistle-blowers a trouvé en rejoignant Edmonds l’occasion rêvée de revivre ses plus belles années, celles où il faisait la Une des journaux pour avoir révélé les Pentagon Papers.

Les suspicions à l’encontre de Denis Hastert et John Ashcroft

 Les réalisateurs, suivant les yeux fermés leur oracle Sibel Edmonds, pointent en particulier le rôle clé de deux personnages haut placés de l’establishment étasunien dans cette affaire. Pour le premier, Denis Hastert, tout de même président de la chambre des représentants à l’époque de la première administration W. Bush, ils insistent sur son appartenance à l’American Turkish Council et ses liens avec les époux Dickerson. Concernant John Ashcroft, secrétaire d’état à la justice de la première administration W. Bush, ils insinuent que sa décision d’utiliser le State Secret Privilege avait pour seul but de réduire au silence Sibel Edmonds.

En ce qui concerne Hastert, je ne vois aucun mal à ce que cet homme ait été en contact avec Melek Dickerson. Ils étaient tous deux membres de l’American Turkish Council. Quoi de plus naturel que de conserver des liens avec des membres d’un groupe auquel on a appartenu, et au sein duquel on a passé de bons moments ! Qui sait même si Hastert ne faisait pas partie de ces personnalités de haut rang que fit miroiter Douglas Dickerson à Sibel Edmonds lors de leur première et dernière rencontre. Plutôt que d’essuyer les foudres de John Ashcroft, Sibel Edmonds aurait pu avoir l’honneur d’ajouter à ses contacts le président de la chambre des représentants des États-Unis d’Amérique.

Je n’insiste pas sur le cas de John Ashcroft. Comme Mike Feghali et Robert Mueller, il a tout de suite compris qu’il avait affaire à un canular, et n’a jamais dévié de sa ligne à partir du moment où il a décidé de mener la vie dure à la traductrice du FBI. C’est grâce à sa pugnacité que l’affaire Edmonds est aujourd’hui enterrée et complètement inconnue du grand public.

Le travers de l’agent secret

 Chacun sait que les agents secrets ont tendance à douter de tout. La vue d’un papillon déclenche une tempête de suppositions dans leurs cervelles. Voient-ils une tasse posée à l’envers : ils la soulèvent pour voir s’il y a quelque chose dessous. Sentent-ils un mur un peu mou et friable : ils y donnent un franc coup de poing pour vérifier que ce n’est pas une cloison factice. On en a un bon exemple dans le film “la mémoire dans la peau”, où Matt Damon incarne un agent secret qui a perdu la mémoire. Où qu’il se trouve, il jette un œil aiguisé sur tout, même si absolument rien de suspect n’est à redouter. Ce travers, qui devait être latent à un degré élevé chez Edmonds, s’est révélé de façon décuplée après que son badge du FBI lui fut enlevé.

Conclusion

Je ne vois pas grand chose à sauver dans le reportage « Une femme à abattre », qui prétend retracer le long chemin de croix de Sibel Edmonds. Ah si… peut-être aux alentours de la 47ème minute où l’on voit de sains patriotes étasuniens affirmer leur soutien total à l’establishment (que je salue), lors de la fête d’indépendance du 4 juillet sur les pelouses du Capitole. Un homme à l’air déterminé avertit : « La fête de l’indépendance reste la fête de l’indépendance, je ne laisserai pas quelques poissons pourris me dégoûter d’être un patriote ».Une jeune femme s’enthousiasme : « Nous vivons dans un pays absolument merveilleux. On lui doit tellement ! ». Une autre « C’est vraiment un grand pays… C’est triste de voir à quel point les autres pays nous jalousent ». Un homme en colère, les dents serrées : « Depuis le 11 septembre, tout le monde est sur les dents, et… je dirais que c’est tant mieux ». Une vieillarde courageuse : « On est tous plus vigilants, mais nous n’avons pas peur ». Malheureusement cette scène est trop brève et ne fait pas oublier le caractère honteusement propagandiste de l’ensemble du documentaire.

Les faits, et leur interprétation, s’imposent encore une fois d’eux-mêmes. L’affaire Sibel Edmonds se dégonfle aussitôt qu’on s’en approche un peu. Tout s’éclaire avec un minimum de bon sens et de connaissances. Ainsi, le lecteur ne doit pas être étonné qu’en France presque rien n’ait été écrit sur le sujet par les journalistes patentés. En prenant connaissance de ce navet qu’est le docu-fiction « Une femme à abattre », et du pouvoir séducteur de la sirène Sibel Edmonds quand elle se met à moduler sa complainte, je ne peux que me féliciter du bon sens des journalistes pour avoir, sur ce point, complètement obturé leurs oreilles avec la cire du rapport de la commission d ’enquête.

2 réponses sur “J’accuse (6/12) : Richard Gage et Sibel Edmonds”

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