Lettre ouverte au Point

Voilà un texte concernant l’hebdomadaire le Point qui sera envoyé à une grande partie de la presse française dans le cadre d’un communiqué de presse.

Chers collègues,

La couverture du Point du 5 mai 2011 nous a vivement intrigués : « AMERICA IS BACK » y titrez vous en grandes lettres capitales. A l’affiche, un Barack Obama souriant, l’air résolu, et pointant l’index vers nous, la bannière étoilée flottant en arrière-plan. En-dessous, vous annoncez que votre numéro propose à ses lecteurs le « récit secret de la traque de Ben Laden ».

Alléchés par cette couverture prometteuse et destinée à frapper les esprits, nous avons voulu nous rendre compte des faits et des arguments par lesquels vous justifiez, 4 jours seulement après l’événement, le fait que l’élimination de Ben Laden signifiait le « retour de l’Amérique ».

Nous avons décidé de vous écrire cette lettre ouverte parce que nous nous sommes rendus compte que le long article associé à la couverture, rédigé par Pierre Beylau et Hélène Vissière constituait, eût égard à l’importance du sujet traité (la mort de Ben Laden et ses conséquences), un exemple de dévoiement journalistique particulièrement scandaleux, et une insulte grave au bon sens le plus élémentaire de vos lecteurs.

Cet article est moins l’œuvre de journalistes savants dans les questions géopolitiques, que de romanciers engagés, et nous sommes sidérés qu’aucun responsable éditorial de votre journal n’ait jugé utile d’ajouter quelques bémols à la présentation dithyrambique que vous faites de cet événement dans votre magazine.

Disséquer toutes les erreurs et approximations contenus dans cet article prendrait trop de place dans une missive que nous voulons dense. Nous limiterons donc notre critique aux points qui nous ont paru les plus propres à porter atteinte à votre réputation de « magazine d’information ».

« Magistral  » commencez vous en fanfare. la spectaculaire élimination de Ben Laden restaure le mythe de l’Amérique invincible, vous félicitez-vous dans la foulée. Inouï, vous exclamez-vous même plus loin. Commentant l’opération commando ayant mené à l’élimination de Ben Laden, vous exultez : Quelle maestria ! Plus loin, vous avancez que les adversaires de l’Amérique sont désormais admiratifs  ; depuis 4 jours, assurez vous, informés sans doute par un vaste réseau d’indicateurs, la bannière étoilée n’est plus que rarement brûlée. Le président Barack Obama reçoit de votre part force louanges : l’homme, tout paisible et adepte du soft power(puissance douce) soit-il, viendrait de démontrer qu’il ne dédaignait pas, quand il le fallait, utiliser la manière forte. En effet, en visionnaire qu’il est, il sait que la démocratie ne s’impose pas par la force des baïonnettes, mais émerge par une lente maturation des sociétés. Le portrait que vous tracez de Ben Laden donne un curieux effet de miroir inversé : nous aurions là affaire à la bête noire de l’Amérique, le diable inspirateur de la tuerie du 11 septembre, l’homme le plus haï des États-Unis ; c’est pour fêter la mort du démon que les Américains descendent fous de joie dans les rues.

Débordants d’enthousiasme, comme des spectateurs devant un film de propagande à grand spectacle, vous vous enflammez : L’opération, telle qu’elle est décrite par les autorités, pourra figurer dans les scénarios de Hollywood. Tout y est : la longue traque, la localisation minutieuse de l’objectif, le commando héliporté des forces spéciales frappant au coeur de la nuit en territoire pakistanais avant de se replier en bon ordre sur un porte-avions, mission accomplie.

Nous n’avons évidement rien contre la poésie, les panégyriques, ou le romanquête, cela donne à l’occasion des textes distrayants et agréables à lire. Cependant quand il s’agit de traiter un sujet au retentissement historique aussi considérable 4 jours après qu’il soit survenu, il faut qu’aux qualités littéraires (que nous vous reconnaissons bien volontiers), s’ajoutent celle d’une connaissance minimale de l’histoire, du respect des faits, et d’un minimum de retenue.

Au premier paragraphe vous spéculez : Engagée dans trois conflits incertains, aux prises avec des problèmes économiques ravageurs, la première puissance du monde vacillait dans ses certitudes, semblait ne plus croire à son destin. Fichtre ! La mort de Ben Laden suffirait donc à gommer d’un trait les coûts matériels et humains colossaux de l’invasion de l’Irak et de l’Afghanistan, que 44 millions d’Américains sont aujourd’hui obligés de vivre de coupons alimentaires, ou que le trésor public ait dû le 6 janvier dernier se porter garant de la totalité des actifs pourris de la FED dont cette dernière s’était portée acquéreur pour sauver le système bancaire ?

Dans l’avant dernier paragraphe vous faites la leçon : Historiquement, ce sont souvent les circonstances qui ont conduit les États-Unis à intervenir dans les affaires planétaires. Ils ne sont entrés dans la Grande Guerre (14-18) qu’en 1917 et dans le second conflit mondial que fin 1941, après avoir été attaqués par le Japon à Pearl Harbor. Ce sont, chaque fois, les Européens qui ont entraîné l’Amérique dans la guerre et non le contraire. La règle vaut aussi pour les Balkans après l’éclatement de la Yougoslavie. Et ce ne sont pas les États-Unis, mais la France et la Grande-Bretagne qui ont été en pointe dans l’actuelle crise libyenne.

Curieuse liste que celle que vous faites là. Que d’oublis, et d’imprécisions, que d’affirmations à l’emporte-pièce ! Nulle trace de la guerre du Vietnam, déclenchée après les incidents du Tonkin de 1964, rien sur l’invasion de l’Afghanistan sans qu’à ce jour aucune preuve n’ait jamais été fournie pour la justifier, et rien sur l’incroyable campagne de propagande qui a précédé celle de l’Irak en 2003. Quant à l’épisode de Pearl Harbor, pour ne reprendre que cet exemple, il est beaucoup plus controversé que ce que votre présentation simpliste sous-entend.

Il est vrai, comme vous le soulignez en plusieurs endroits, que les deux  » sales guerres  » de la décennie écoulée ont été initiées par l’administration Bush et non celle d’Obama. Ce dernier ne peut donc être tenu comptable, suggérez-vous, des excès et errances de l’administration précédente. L’homme serait en train d’opérer de l’intérieur une révolution du système à lui tout seul… Vraiment ? Alors la prison de Guantanamo a été démantelée  ? Les terroristes qui y sont emprisonnés depuis 9 ans ont ils enfin été jugés devant un tribunal civil ? le Patriot Act a-t-il être abrogé ? Les whistleblowers comme Sibel Edmonds ont ils plus de liberté d’expression que sous la présidence de George W. Bush ? Et l’état du Delaware a-t-il cessé d’être le plus grand paradis fiscal de la planète ?

Au vu du compte-rendu sommaire que nous venons de faire de votre article, vous aurez bien compris que pour nous le compte est très loin d’y être au regard de ce que vous promettiez dans votre couverture. Pas le moindre fait solide, aucune source. Ah si… Vous relevez sans faire d’erreur l’heure à laquelle la nouvelle de la mort a été rendue publique : 21h50 ; vous avez recopié avec exactitude le nombre de morts étasuniens de la guerre en Irak : 4452 ; pour le reste… le seul fait sur lequel vous vous étendez un peu est l’incertaine version décrite par les autorités, que vous rapportez avec la vénération et la crédulité d’enfants buvant les propos de leurs parents… Nous regrettons au passage que vous ayez omis d’évoquer, ne serait-ce qu’en passant, le million de victimes consécutives à l’invasion de l’Irak, où précisément les Étasuniens ont prétendu imposer la démocratie à la force des baïonnettes, remplacées pour l’occasion par des bombes à l’uranium appauvri.

La charte de Munich recommande notamment aux journalistes de publier seulement les informations dont l’origine est connue ou les accompagner, si c’est nécessaire, des réserves qui s’imposent, et de ne jamais confondre le métier de journaliste avec celui du publicitaire ou du propagandiste. A l’évidence, cet article et la couverture qui lui est associée, constituent une grave entorse à ce que vous devriez suivre comme votre code de conduite.

 

Nous voudrions pour finir revenir un peu au sujet sur lequel est basé cet article… Du temps a passé depuis votre numéro enthousiaste du 5 mai, et un certain nombre de questions de bon sens demeurent :

Si Ben Laden dans sa maison n’était pas armé, n’était-ce pas l’occasion formidable de le faire prisonnier pour le traduire en justice, plutôt que de l’abattre à bout portant d’une balle dans la tête ?

Une telle élimination, au regard des valeurs de justice, ne devrait elle pas être regardée comme une exécution sommaire extra-judicaire ?

Ne trouvez-vous pas étonnant que parmi toutes les vidéos retrouvées dans la maison, n’ait été rendue publique que celle où on le voit de dos, passant en revue des séquences de lui, avec une bande son retirée ?

Ne trouvez-vous pas d’un cynisme absolu d’avoir désigné Ben Laden du nom de Geronimo, alors que la spoliation des indiens d’Amérique constitue l’un des plus grands crimes contre l’humanité de l’histoire ?

N’est-ce pas une provocation d’avoir fait disparaître le corps de Ben Laden dans l’océan, au prétexte du nécessaire respect des règles d’inhumation en Islam ?

Nous vous invitons pour finir à consulter cette interview de ben Laden parue le 28 septembre 2001, dans laquelle il dément toute implication dans les attentats du 11 septembre. L’authenticité de ce document n’a jamais été remise en cause. Serez vous les premiers à le faire ?

Charles Aissani et François Belliot

Article initialement publié sur Agoravox le 31 mai 2011

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