Les incidents du Tonkin du 2 et 4 août 1964, déclencheurs de la guerre du Vietnam

Après avoir exposé l’affaire Thornton d’avril 1846, et l’attentat de la discothèque la Belle du 6 avril 1986, l’ODME se penche sur un troisième élément de la « série étasunienne », avec les incidents du Tonkin du 2 et du 4 août 1964, qui servirent de casus belli à l’administration Johnson pour déclencher la guerre du Vietnam. Ce mensonge d’état étant beaucoup plus connu et indiscutable que les précédents, nous en faisons une présentation plus succincte que pour nos précédents articles.

Sources sur lesquelles se fonde cet article

Cet article est une compilation ordonnée de Howard Zinn, une histoire populaire de l’Amérique, Agone, 2002, pages 531 à 566, de William Blum, les guerres scélérates, Parangon, 2004, p 129 à 143, et d’André Kaspi, les Américains, Seuil, 2008 édition augmentée. Nous nous sommes également appuyés sur quelques uns des nombreux sites internet français ou étasuniens consacrés à la guerre du Vietnam. Nous vous renvoyons en particulier à cette page du National Security Archive de la George Washington University. Les Pentagon Papers révélés par Daniel Ellsberg sont très éclairants pour comprendre l’escalade vers la guerre des États-Unis entre 1950 et 1964.

Actualisation (2018) : je renvoie pour approfondir et clarifier le contexte historique à l’ouvrage de Laurent Guyénot : JFK-11 septembre, 50 ans de manipulations.

Contexte historique des incidents du Golfe du Tonkin

Les premiers échanges entre le Vietnam et les États-Unis d’Amérique peuvent être datés de 1946. Cette année-là, Hô Chi Minh écrit une série de 8 lettres au président Truman, parmi lesquelles celle-ci datée du 16 février, et celle-ci du 28 février (voir aussi Pentagon Papers, PartI, p 32, 37, 38), pour lui faire part du traitement inhumain que font subir les Français à la population d’Indochine, et solliciter son soutien. Voilà comment il détaille ce traitement dans une lettre adressée à l’ONU. « Je souhaite attirer l’attention de Votre Excellence, pour des raisons humanitaires, sur la question suivante : 2 millions de Vietnamiens sont morts de faim pendant l’hiver 1944 et au printemps 1945 des suites de la politique de privation menée par les Français qui se sont emparés de notre riz et l’ont stocké jusqu’à ce qu’il pourrisse. Les trois quarts de nos terres cultivées on été inondés au cours de l’été 1945 avant de subir une terrible sécheresse. Les 5/6èmes des récoltes ont été perdus. (…) Nombreux sont ceux qui souffrent de famine. (…) Si les grandes puissances mondiales et les organisations humanitaires internationales ne nous viennent pas en aide, nous allons devant une catastrophe imminente. »

Admirateur des États-Unis d’Amérique, et participant actif aux côtés de l’OSS (l’ancêtre de la CIA) à la lutte contre l’occupant japonais à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, Hô chi Minh peut espérer un écho favorable à sa requête. Mais c’est oublier que pour l’administration Truman la Guerre Froide a déjà commencé, et que toute personne qui se déclare communiste est de facto un ennemi des Etats-Unis. L’homme ne répondra jamais à ces supplications désespérées.

Bien au contraire, déjà obnubilés par la célèbre théorie des dominos, que développera le président Eisenhower dans une conférence de presse du 7 avril 1954, selon laquelle le basculement d’un état dans le camp communiste doit entraîner mécaniquement le basculement des pays dans son voisinage, les États-Unis doivent adopter une stratégie d’endiguement face au nouvel ennemi auquel il ne veulent plus laisser un pouce de terrain où que ce soit dans le monde. Après la victoire des communistes en Chine en 1949, ils s’engagent résolument dans la guerre de Corée de juin 1950 à juillet 1953, et se mettent à financer massivement (jusqu’à la proportion de 80%) l’effort de guerre de la France en Indochine.

Facteur secondaire expliquant l’intérêt des États-Unis pour cette partie du sud-est asiatique (jamais mis en avant dans les discours officiels), le Vietnam est une contrée au potentiel plus que séduisant. Au début de l’année 1963, le sous-secrétaire d’état U. Alexis Johnson de l’administration Kennedy s’était exprimé devant l’Economic Club de Detroit : « Quelle est cette attraction que le sud- est asiatique exerce depuis des siècles sur les grandes puissances qui l’entourent ? Pourquoi est-il si désirable et pourquoi est-il si important ? D’abord, parce qu’il présente un climat avantageux, un sol fertile, de nombreuses ressources naturelles, une population peu dense dans bien des régions et donc des possibilités d’expansion. Les pays du sud-est asiatique produisent des excédents exportables de riz, de caoutchouc, de teck, de blé, d’étain, d’épices, de pétrole et bien d’autres choses encore. »

En 1954, sont signés les accords de Genève entre l’Indochine et la France. L’accord prévoit une partition temporaire entre un nord communiste sous la houlette de Hô Chi Minh et un sud français, avant le départ définitif de ces derniers deux ans plus tard, l’échéance devant coïncider avec la tenue d’élections à l’échelle du pays entier.

Les États-Unis sont furieux de cet accord, qu’ils refusent de ratifier. La reconnaissance d’un nord-Vietnam communiste est inacceptable. Et la crainte est grande, au vu de l’immense popularité de Hô Chi Minh, que le pays tout entier ne bascule dans le camp ennemi si deux ans plus tard les élections se tiennent normalement (Pentagon Papers, Mémoires d’Eisenhower p372). Ils décident donc d’empêcher la réunification en favorisant l’installation à la tête du sud Vietnam, suite à un coup d’État, d’un homme propre à défendre au mieux leurs intérêts : le général Ngo Dinh Diem. Catholique dans un pays presque entièrement bouddhiste, proche des grands propriétaires plutôt que du peuple, on ne peut imaginer de contraste plus saisissant entre le général Diem et le communiste Hô Chi Minh. Ses méthodes brutales (emprisonnements massifs d’opposants), finissent par lui aliéner la population.

En réaction à cette gestion qui rappelle celle de l’ancienne puissance coloniale, se crée en 1960 le Front National de Libération, soutenu par le Vietnam nord. En plus de mener la lutte armée, ce dernier apporte son aide aux populations délaissées par le régime autoritaire et sous influence de Diem. Rapidement sa popularité et son influence s’accroissent dans la partie sud du Vietnam.

L’engagement militaire direct des États-Unis au Vietnam commence alors que la conférence de Genève n’est pas achevée. Une équipe paramilitaire de la CIA sous la direction d’Edward Lansdale commence à mettre en œuvre un plan d’offensive militaire et psychologique sur le Vietnam. Parmi les faits d’armes de cette équipe on peut évoquer : la distribution de tracts attribués au Vietminh décrivant de manière effrayante les conditions de vie sous régime communiste (provoquant des afflux massifs de réfugiés vers le sud), l’introduction de forces paramilitaires déguisées en convois d’émigrés dans le nord), diffusion de rumeurs (viols, etc.) visant à inspirer un sentiment anti-chinois, contamination des réserves de carburant de la compagnie de bus de Hanoï, provoquant la dégradation de leurs moteurs, préparation de l’offensive américaine au Vietnam par l’envoi de Vietnamiens dans les bases américaines du Pacifique, où ils sont formés à l’art de la guerilla (les guerres scélérates, p 134).

C’est vers la fin de la décennie 1950 que la présence militaire des États-Unis commence à se faire plus visible. Prenant acte de l’impuissance de Diem a régler le problème que représente le Vietminh, ils décident de renforcer leur présence. Sous l’impulsion du président Eisenhower, le nombre de conseillers militaires, dont le plafond était fixé à 685 par les accords de Genève du 21 juillet 1954, passe à plusieurs milliers, puis 16000 après en 1963. Des militaires commencent, par ailleurs, à participer aux opérations sur le terrain. Ainsi, en 1962, sous couvert de missions d’entraînement. « 149 hélicoptères et 73 appareils américains effectuent 2043 sorties » (Les Américains, p 519)

En novembre 1963 (le président Kennedy sera assassiné trois semaines plus tard), définitivement convaincus de l’impuissance de Diem, les États-Unis favorisent son renversement par d’autres généraux, ce qui ne change rien à la situation : ceux-ci rencontrent tout aussi peu de succès dans la lutte armée contre le Front National de Libération. En même temps, les Étasuniens sont obligés de reconnaître que du côté des troupes du nord, le moral est toujours meilleur que dans les troupes des généraux du sud. Les États-Unis finissent par se rendre compte que s’ils ne s’impliquent pas directement et massivement, la chute du Vietnam dans le giron communiste sera inéluctable.

Cette mise en contexte montre bien que le désir des États-Unis de s’impliquer dans les affaires du Vietnam (pour diverses raisons), remonte bien avant leur entrée en guerre, qui devient effective après le vote de la Résolution sur le Golfe du Tonkin le 7 août 1964, consécutive aux prétendus incidents du même nom qui surviennent quelques jours plus tôt.

Les faits selon la version officielle

Les incidents du Golfe du Tonkin se sont produits les 2 et 4 août 1964. Le 2 août, le destroyer USS Maddox est attaqué par des torpilleurs vietnamiens alors qu’il se trouve dans le Golfe du Tonkin, dans les eaux internationales. Deux navires vietnamiens sont coulés dans la bataille qui s’ensuit. En réponse à cette attaque, le président Johnson ordonne à un second destroyer, l’USS C. Turner Joy, de se porter au soutien du Maddox. La nuit du 4 août, alors qu’ils font de nouveau route vers le golfe du Tonkin, ils pensent de nouveau être attaqués et ripostent avec un feu nourri sur ce qu’ils croient être un ennemi qui leur envoie des torpilles. L’administration Johnson vient de trouver le casus belli après lequel elle courait depuis quelque temps.

Le vote de la Résolution du Golfe du Tonkin

« L’« agression » du Tonkin entraîna le vote d’une résolution du Congrès (à l’unanimité pour la Chambre des représentants et avec deux voix contre au Sénat) qui autorisait le président Johnson à déclencher une opération militaire dans le sud-est asiatique s’il l’estimait nécessaire. (…) la résolution sur le Tonkin donnait au président le pouvoir de déclarer la guerre sans avoir à demander au préalable, comme l’exigeait la constitution, la permission du Congrès. (…) Juste après cette affaire du Tonkin, l’aviation américaine commença à bombarder le nord Vietnam. En 1965, plus de 200 000 soldats furent envoyés au sud-Vietnam, et 200 000 autres en 1966. Début 1968, ils étaient plus de 500 000. » (Howard Zinn, p 539)

Déformation des faits par l’administration Johnson

La majorité des historiens s’accordent aujourd’hui pour dire que des données relatives aux incidents ont été délibérément manipulées de façon à fournir un prétexte à l’entrée en guerre des Etats-Unis au Vietnam.

Voici ce qu’en dit André Kaspi : « La vérité devait être révélée partiellement 7 années plus tard, à la suite de la publication des Papiers du Pentagone, un ensemble de 7000 pages de documents et d’analyses rassemblés par le département de la défense en 1967/1968. le gouvernement américain appliquait, depuis le 1er février 1964, le plan d’opération 34A, élaboré par la CIA pour contraindre Hanoï à lâcher le Vietcong et le Pathet lao (le mouvement communiste au Laos). Des satellites espions recueillaient des renseignements. Des saboteurs et des agitateurs étaient parachutés sur le territoire nord vietnamien. Des commandos du sud, conseillés par des américains, débarquaient sur les côtes du nord avec pour mission de faire sauter les ponts stratégiques. Des chasseurs bombardiers T28, basés au Laos, pilotés par des Thaïlandais sous le commandement d’officiers de la CIA, pilonnaient régulièrement les objectifs ennemis et recevaient l’aide électronique de bâtiments comme le Maddox. L’état-major américain avait dressé la liste de 94 cibles au Vietnam qui seraient bombardées dès que le Congrès aurait adopté une résolution soutenant l’action du président. On sait aujourd’hui, grâce à des documents qui ont été ouverts à la recherche historique, que le Maddox n’a vraisemblablement jamais été attaqué, que son commandement a cru déceler des traces de torpilles sur son écran radar, puis s’est rendu compte de son erreur, qu’à Washington le président a voulu, quels que fussent les événements, montrer sa détermination.”(p 520)

Ce résumé sommaire ne donne qu’une mince idée de la complexité de l’affaire (pour une plongée plus en profondeur, voir ici). La première attaque du Maddox (le 2 août) a bel et bien eu lieu. Certes il se trouvait dans les eaux internationales, mais en soutien à l’une de ces fameuses Opérations 34 A dont les objectifs était les îles de Hon Me et Hon Ngu, que le destroyer avait approchées de très près avant l’affrontement du 2 août. On ne peut donc pas la considérer comme une agression gratuite de la part du Nord-Vietnam, mais comme une riposte. Quand à la bataille du 4 août, elle n’a en effet jamais eu lieu. Les destroyers étasuniens ont tiré, certes, mais vers nulle part. Il est significatif que National Security Archive admette qu’aucun bateau nord vietnamien ne se trouvait dans le golfe cette nuit-là. Des erreurs dans la transmission de certaines communications, délibérément manipulées par la suite à un plus haut niveau, transformeront l’épisode imaginaire en féroce bataille navale.

Révélations récentes

Pour entrer un peu plus dans le détail de ce mensonge d’état, nous vous proposons de lire deux récents articles du New York Times datés de 2005 et de 2010. L’affaire connaît en effet, depuis près de 50 ans, de fréquents rebondissements au rythme des déclassifications de documents divers (voir par exemple I.F. Stone weekly, Washington 4 mars 1968 “the phantom battle’ that led to war”, US News and World report, 23 juillet 1984, pp 56 à 67, Joseph C Goulden, Truth is the first casualty : the gulf of Tonkin affair, illusion and reality, Rand Mcnally&Co. 1969). Ces informations nouvelles qui continuent régulièrement de refaire surface, ne font qu’accroître la certitude que les « incidents » du Tonkin ont été délibérément manipulés de façon à fournir un prétexte à l’entrée en guerre des Etats-Unis.

Le premier article, de Scott Shane, raconte le difficile cheminement vers la lumière publique d’une étude de 400 pages publiée en interne dans une revue de la NSA. Rédigée par un historien de cette agence, Robert J. Hanyok, c’est une remise en cause, preuves à l’appui, de la responsabilité du nord Vietnam dans le second incident du Tonkin qui a précipité l’entrée en guerre des États-Unis. Selon cet historien, les documents sur lesquels s’est fondé le président Johnson pour déclarer la guerre au nord Vietnam ont été délibérément arrangés de façon à fournir le prétexte d’une entrée en guerre des États-Unis sur ce front quitté par les Français. Les hauts gradés de l’agence ont tout fait, de 2001 à 2005, pour retarder une diffusion élargie de cette étude. Il est vrai que la révélation de cette falsification de preuves eut été des plus malvenues, on peut même dire désastreuse, à une époque où les renseignements utilisés par l’administration G. W. Bush pour justifier l’invasion de l’Irak étaient âprement contestés.

Le second article, d’Elisabeth Bumiller, est un résumé sommaire des 1100 pages de transcriptions des débats ayant eu lieu au Sénat à propos des incidents du Tonkin d’août 1964, déclassifiées par le même Sénat en 2010. Ces transcriptions montrent les sénateurs de l’époque en train de débattre violemment la question de savoir si la Maison Blanche et le Pentagone leur avaient menti à propos de l’incident du Golfe du Tonkin en 1964. Nombre de sénateurs expriment leur scepticisme et leur indignation avec une grande violence. Cet article montre qu’à l’époque, même dans les rangs du Sénat, les doutes étaient profonds à propos de l’utilisation par le président Johnson de « l’incident du Tonkin » pour déclencher la guerre du Vietnam.

 François Belliot

Article premièrement publié sur mon ancien site, l’Observatoire des Mensonges d’État (ODME), en juin 2012.

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