Une interviou de Mère Marie-Agnès de la Croix

Il y a un peu plus d’un an nous rencontrions la mère Marie-Agnès de la Croix, higoumène du monastère Saint Jacques le Mutilé, situé à Qara de la ville de Homs en Syrie, lors d’un passage à Paris. Résidant en Syrie depuis 1993, c’est une personne très bien informée sur les troubles qui ravagent ce pays depuis presque 3 ans. Nous nous sommes aperçu avec surprise en préparant cet entretien que le témoignage de cette personnalité était entièrement ignoré par les journalistes encartés. Plus généralement c’est le cas de toutes les personnalités chrétiennes de Syrie qui dénoncent massivement et souvent avec des mots très durs les mensonges répétés et quotidiens des médias de la zone OTAN. Nous avons même pu nous rendre compte que des consignes étaient données par les directions des grands médias pour empêcher que soit diffusée sa version des faits. En plus de donner une version très différente de ce qui se passe sur place, la mère Marie-Agnès dénonce un traitement médiatique unilatéral, partial, et tendancieux des événements de Syrie. La mère Marie-Agnès revient par ailleurs dans cet entretien sur la mort du journaliste Gilles Jacquier en janvier 2012, mort dans laquelle certains médias français (le magazine envoyé spécial par exemple) ont suggéré que sa responsabilité était engagée.

L’Audible : Depuis presque deux ans, la Syrie est secouée par des troubles très graves ; pouvez-vous nous raconter comment tout cela a commencé ?

Mère Marie-Agnès : Je ne peux pas vous dire comment cela a commencé parce que nous ne sommes pas une communauté qui regarde les informations… donc nous entendions parler de manifestations, pour lesquelles nous éprouvions de la sympathie, n’est-ce pas, comme pour toute quête de la communauté civile pour plus de libertés, plus de démocratie et bien sûr pour les droits fondamentaux. Il faut vous dire que le régime au pouvoir en Syrie (le parti Baas, ndlr) est un régime de gauche qui est axé sur le socialisme et entaché de stalinisme ; c’est un parti unique qui n’a pas beaucoup été conscient des libertés personnelles, civiles, et qui ne les a pas appliquées ; au contraire, il y avait un ostracisme. Nous avons expérimenté le régime syrien chez nous au Liban, lorsque la communauté internationale nous l’a imposé comme gardien des accords de Taëf en 1989, en tant que communauté religieuse en consonance avec notre environnement, nous avions refusé cette présence syrienne et donc ce n’est pas de gaîté de cœur et en raison d’affinités avec le régime que nous avons accepté de venir travailler en Syrie. C’est pourquoi lorsque les événements ont eu lieu nous étions plutôt sympathisants des demandes de la population à plus de libertés et de démocratie.

L’Audible : quand avez-vous commencé à vous poser des questions sur l’évolution de la situation, à vous rendre compte qu’il y avait quelque chose d’anormal dans cette rébellion ?

Mère Marie-Agnès : C’est lorsque nous avons été interpellés par une ONG catholique française qui nous a demandé, par le moyen de sa directrice de communication, quel était notre avis sur les événements en Syrie. Pour vous dire la vérité, j’ai esquivé cette tâche parce que je me sentais incapable, n’étant pas moi-même quelqu’un qui suis des mouvements de rue, je suis plutôt contemplative, nous vivons dans notre monastère, je me déplace que dans le cadre de missions particulières, qu’elles soient spirituelles, administratives ou culturelles. J’ai donc d’abord refusé… mais il y a eu une petite insistance et j’ai décidé de faire mon enquête. Je suis quelqu’un de plutôt méthodique, je n’aime pas parler sans connaissance de cause, donc j’ai fait mon enquête, j’ai posé des questions précises à des témoins éparpillés un peu partout dans le pays, j’ai aussi fait mon enquête sur internet, et puis j’ai accouché d’une étude de 12 pages que j’ai envoyé à cette ONG et qui s’intitule « Au crible des informations tendancieuses la situation en Syrie. » (jamais relayé dans un média commercial, ndlr)

L’Audible : A quelle date ?

Mère Marie-Agnès : C’était vers le mois d’avril 2011. Alors là, ça a été bien reçu par cette ONG, et ça été placé sur son réseau, mais il y a eu des critiques provenant du clergé qui récusaient mon point de vue et j’ai bien senti qu’il y avait des tabous, c’est à dire, d’ores et déjà on avait canonisé les printemps arabes, et il n’était pas question de mettre de l’eau dans le vin, de discuter une version des faits qui était déjà classée, reçue, et imposée. Alors cette attitude de ce clergé-là, m’a incité à continuer mes recherches je voulais me remettre en cause, bien sûr, mais plus je cherchais, plus je trouvais que ma position, mes conclusions étaient plus ancrées dans la réalité.

L’Audible : Vous évoquez des pressions de la part de membres du clergé. Plus généralement, de nombreux chrétiens de Syrie, comme vous, dénoncez le traitement médiatique des événements de Syrie ? Il y aurait selon vous un parti pris…

Mère Marie-Agnès : Il faut être honnête. Je pense que c’est une réalité que la presse mainstream (les médias commerciaux de masse, ndlr) n’est pas aussi libre qu’elle le prétend. Il y a des mots d’ordre, il y a une orientation idéologique, qui teintent cet outil médiatique de polarisations ; cet outil est partial et on dirait qu’il guide l’opinion publique pour qu’elle considère les événements d’un point de vue particulier. C’est assez semblable à de la propagande. Je sais que je vais choquer beaucoup de personnes qui se sentent sincèrement fières d’appartenir au « monde libre et démocratique », mais ce monde libre et démocratique est aujourd’hui en décadence. Moi, je considère qu’il est en décadence et donc la manière dont les événements sont couverts en Syrie n’a rien à voir avec le professionnalisme journalistique qui a été préconisé par la charte de Munich. Il faut quand même le reconnaître, c’est vraiment un monologue, c’est le même discours partout. Maintenant, il y a des incidences très graves sur le terrain parce que les médias du mainstream cachent la réalité de ce qui se passe en Syrie à l’opinion publique. Et si nous ne sommes pas bien informés, il devient difficile de se positionner sur ce sujet.

L’Audible : Vous avez été citée dans l’affaire Gilles Jacquier, ce journaliste français tué à Homs, en janvier 2012, les médias commerciaux ont parlé de vous à cette occasion en précisant simplement que vous étiez une « proche du régime », sans relayer l’« appel » que vous aviez lancé en avril 2011, votre argumentaire n’a pas du tout été entendu et certains journalistes ont même été jusqu’à suggérer que vous aviez une responsabilité dans cette mort. Est-ce que vous pourriez nous redonner votre version des faits ?

Mère Marie-Agnès : J’avais lancé avec une organisation médiatique catholique au Liban le projet d’inviter des journalistes en Syrie pour précisément transmettre la vérité. Nous étions en effet dans un dilemme : si je parlais, il y aurait toujours quelqu’un qui dirait « elle ne s’y connaît pas, pourquoi parle-t-elle ? » Donc je me suis dit que les journalistes devaient venir faire leur travail. Cette expédition journalistique était composée de journalistes catholiques et non catholiques, il y avait des journalistes mainstream ; elle a eu un impact fort parce que la RTBF et la ligue ont eu le courage de révéler que le schéma en Syrie n’était pas binaire, comme tous les médias mainstream s’évertuaient à le montrer, qu’en réalité il ne s’agissait pas simplement et purement de démonstrations pacifiques réprimées dans le sang par le régime : il y avait un troisième facteur de bandes armées, qui s’attaquaient aussi bien aux populations civiles qu’aux forces de l’ordre. Telle était notre conclusion à la fin de notre voyage journalistique. Il y avait autre chose : nous nous sommes rendus compte que les victimes, elles, n’étaient pas couvertes par les médias qui s’appuyaient surtout sur le pseudo observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH). En faisant mon enquête auprès du Croissant Rouge, j’avais obtenu les vraies listes des morts où l’on décelait que le tiers était des forces de l’ordre alors que cela n’était pas présent dans les médias. J’avais donc pris à parti cet OSDH en lui disant : dorénavant veuillez donner le nom de la personne, le lieu de son décès et la date pour que l’on puisse savoir, au-delà des listes de chiffres, l’identité réelle des victimes et les circonstances réelles de leur mort. A partir de là, beaucoup de journalistes m’ont contacté. En effet la Syrie, étant un régime totalitaire, qui plus est dans une situation de guerre, ne permettait pas l’accès libre de la presse ; or moi j’avais obtenu des visas parce que le gouvernement était heureux que les catholiques se penchent un peu sur la situation ; on m’a ainsi demandé aussi d’intercéder pour obtenir d’autres visas. C’était France 2 qui a demandé, par des lettres officielles et d’autres médias catholiques étaient recommandés par des ONG catholiques et aussi deux journaux suisses. J’ai fait cela parce que je considère que la presse libre est un moyen d’information.

Maintenant, ces journalistes qui sont venus en Syrie n’ont pas fait leur travail en se conformant aux principes de la charte de Munich. Je leur ai dit qu’il me serait difficile de renouveler leurs visas s’ils ne respectaient pas leur code professionnel, et qu’ils pourraient être encadrés à l’avenir par des gens du ministère, alors qu’avec moi ils étaient libres.

Ce discours-là a été mal rapporté : ils ont dit que je voulais leur imposer mon point de vue et que je ne les laissais pas libres. Ils ont dit par la suite que je les avais obligés à aller à Homs. La réalité, c’est que Monsieur Gilles Jacquier, que Dieu ait son âme, avait fait par écrit une demande de visa pour aller à Homs. A la dernière minute, il n’a pas voulu aller à Homs alors que les autres journalistes voulaient aller à Homs, en particulier le délégué de l’AFP. Il fallait que tous aillent au même endroit. Soit il rentrait en France, soit il acceptait d’aller au même endroit avec les autres journalistes. C’était, voyez, les seules limites de cette expédition et moi je n’ai fait qu’appliquer les directives, déjà extrêmement permissives, du ministère de l’information, et il y avait un bus qui était affrété par le gouvernement pour transporter des médias mainstream. Parmi eux, il y avait la CNN, la BBC et donc ils avaient affrété ce bus pour aller à Homs, au même moment que notre groupe. Notre groupe a refusé de prendre cet autobus et ils ont voulu y aller par leurs propres moyens, avec leur propre équipe.

Avant qu’il y aillent, j’ai demandé et j’ai informé expressément le délégué de l’AFP, qui parle l’arabe, et la responsable de l’information, qu’il fallait être de retour à 15 heures : le couvre-feu à Homs commençait en effet à 15heures de l’après-midi et il ne fallait surtout pas y circuler au-delà de 15 heures. Cela a été dit et il y avait des témoins. Donc ils sont partis à Homs et je n’étais pas avec eux. Ils m’en veulent de ne pas être allée avec eux, mais je n’avais pas à aller avec eux parce que je ne suis pas une agence de presse. Par ailleurs j’étais en train de libérer un otage irakien et ma communauté ne voulait pas que j’aille à Homs : cela aurait été la 3ème fois et j’étais déjà assez connue ; j’étais allée dans les zones rebelles et il y avait peut-être danger pour ma personne. A Homs Gilles Jacquier voulait passer dans les zones rebelles. Mais, avec son cameraman, Ils se sont attardés dans les zones alaouites ; ils ont beaucoup tardé. Il y avait avec eux une équipe de la télévision flamande. Cette équipe a fait fi des directives des militaires qui les avaient accompagnés à leur demande et elle s’est perdue. Pourquoi était-il impératif de rentrer avant 15 heures ? ça je l’ai expérimenté moi-même, quand je suis passée à Homs : à 15 heures, tous les jours, les rebelles commençaient à attaquer de toute part et cela, personne, aucune presse ne l’a dit. Ils l’ont fait pendant des mois, en ciblant en particulier les quartiers habités par des Alaouites, dans le but de paralyser la vie civile et de faire fuir les gens en entretenant l’instabilité. Gilles Jacquier et les journalistes flamands qui s’étaient démarqué de leur groupe et se trouvaient plus loin se sont trouvés à un endroit où une manifestation pro régime se déroulait. Gilles Jacquier avec son cameraman ont vu cette manifestation et ont commencé à la couvrir. Dans le groupe de journalistes qui avaient accepté de se rendre à Homs avec le bus affrété par le régime, j’ai parlé avec le délégué de la BBC. Il était 15 heures et il voulait couvrir la manifestation. Nous avons refusé et je lui ai dit que nous devions partir… alors vous imaginez, si on se met à la place de la vigie des rebelles : ils ont regardé avec leur lunette, ils ont vu le grand car de la presse partir, et comme tous les jours à 15 heures ils ont donné le feu vert pour l’offensive. Ils couvraient la manifestation quand les premiers obus sont tombés. Ils ont alors commis l’erreur d’aller vers les zones d’impact.

Moi, on m’a dit qu’un journaliste professionnel n’allait jamais voir les lieux de l’impact d’un obus parce que pour les mortiers on vise souvent au même endroit pour rectifier le tir, et c’est ce qui s’est passé ! Et voilà, ils ont été blessés et Gilles Jacquier est décédé, et c’est terrible mais ce qui est aussi terrible c’est que soudainement on m’a prise comme bouc émissaire.

septembre 2012

NB : Pour une raison indépendante de notre volonté et qu’il est impossible d’expliquer, l’entretien s’est arrêté en cet endroit, d’où cette impression d’inachevé que vous ressentirez peut-être. Nous tenons par ailleurs à préciser que le jour où la mère Marie Agnès nous accordait cet entretien, elle était censée en accorder un autre à Radio Notre Dame. Le journaliste qui devait s’en charger a reçu au dernier moment une consigne de sa direction l’interdisant de relayer sa parole, ce qui en dit long sur l’état de la liberté de la presse en France.

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