Voyage en Irak, mai 2016 [3/6] : De Babylone à Saddam Husseïn

Pour ce troisième jour nos hôtes nous ont donc préparé un programme allégé et à caractère touristique. En route vers la ville de Hilla, 45 km au sud, à proximité de laquelle se trouvent les ruines de Babylone. Pour une raison que nous ne démêlerons pas, la sécurité de notre convoi a été considérablement renforcée. Une quinzaine de personnes prendront part à la visite avec nous : interprètes, gardes du corps, photographes.

La circulation est fluide. Nous traversons encore d’immenses palmeraies. Les dispositifs de sécurité que nous croisons n’ont rien à voir avec ceux des environs de Bagdad et de Balad. Les signes de la guerre sont moins présents, même si des éléments à l’occasion le rappellent, telle cette centrale électrique entièrement ceinte d’une muraille de djeddars. Nous voyons également pour la première fois des galeries de portraits d’un genre différent : il ne s’agit pas de combattants martyrs mais de ceux de « terroristes » activement recherchés. Certains d’entre eux sont barrés d’une croix, signe que le problème qu’ils posaient a été d’une façon ou d’une autre résolu.

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Avis de recherche…

Avant d’arriver sur le site archéologique, nous contournons une colline d’aspect étrange, uniforme et raviné. On nous explique qu’il s’agit d’un promontoire artificiel sur lequel Saddam Husseïn avait prévu de faire édifier un château. L’Irak est ainsi parsemé de « châteaux de Saddam Husseïn », que l’autocrate aimait à bâtir, par goût des constructions monumentales, et souci de manifester son pouvoir personnel. Dans le cas présent, les ouvriers n’auront eu le temps que de préparer la colline sur laquelle il aurait dû être édifié.

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Sur cette colline aurait dû être édifié le château de Saddam Husseïn

Aucun parmi nous n’avait lu quoi que ce soit sur l’état du site de Babylone et de son degré de conservation. Nous sommes donc forcément étonnés, quand nous en découvrons l’entrée principale, par son aspect pour ainsi dire neuf, et plus neuf que bien des bâtiments usuels que nous avons croisés jusqu’à présent.

Le portail est une reconstitution dont l’original se trouve au musée de Pergame à Berlin, et l’ensemble du site a été intégralement reconstruit par la volonté de Saddam Husseïn dans les années 1980. Quand nous entrons dans la cour d’accès l’impression se confirme : rien qui ressemble à une ruine, tous les murs sont en parfait état : on nous apprend qu’il a même, en certains endroits, inséré dans les murs des inscriptions l’honorant d’avoir restitué au site son lustre passé.

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Le portail d’entrée du site… comme neuve

Il est près de midi et la chaleur étouffante… nous sommes tout de même surpris de nous retrouver absolument seuls dans ce site immense. Enfin seuls, ou presque… Comme nous entrons dans l’enceinte, nous tombons sur une scène de tournage. Une journaliste est en train d’interviouver, face caméra, un personnage qu’on nous présente comme le conservateur du site. Nous sommes nous-mêmes venus avec nos caméras et la coïncidence nous amuse. Nous comprenons qu’il ne s’agit sans doute pas de nous quand on nous fait signe de saisir l’occasion pour répondre à quelques questions pour la télévision irakienne. On nous demande notamment si nous pensons qu’il sera possible un jour, de voir inscrit le site de Babylone au patrimoine mondial de l’Unesco. Un peu saisis sur le vif, nous acquiesçons courtoisement, tout en confessant notre ignorance en la matière ; nous nous prêtons de bonne grâce à cette opération de relations publiques improvisée.

En rentrant le soir, nous nous rendrons compte du débat dont font l’objet ces ruines. Certes le site a été profondément dénaturé durant le régime de Saddam Husseïn, mais des fouilles ont eu lieu tout au long du XXème siècle, et le site n’a pas livré tous ses secrets : une inscription au patrimoine de l’UNESCO permettrait de réhabiliter le site et de relancer les recherches des archéologues.

Nous entrons alors sur le site proprement dit. Un guide parlant vaguement l’anglais nous fournit des explications que nous avons d’autant plus de mal à suivre qu’au départ la visite se fait un peu à marche forcée. Nous passons d’un endroit à un autre sans trop nous attarder, ce qui a tendance à stresser les preneurs de vue qui ne disposent à chaque fois que du temps minimal pour poser leurs trépieds et filmer des plans stables de bonne qualité.

La chaleur cependant, accablante sous le soleil de midi, finit par faire son œuvre.

La moindre zone d’ombre est prise d’assaut. Je cesse de prendre des notes sur mon cahier que je transforme en chapeau. Peu à peu notre cortège se disloque et nous nous lançons par petits groupes à la découverte du site.

L’ensemble est monumental et immense. Nous longeons des murs hauts de 20 mètres, crénelés et décorés par endroits d’animaux, nous passons sous de hautes arches, entrons dans de vastes cours. L’impression d’ensemble est un peu surréaliste, dans la mesure où il n’y a pratiquement aucune inscription sur les murs, aucune indication de fonction des différentes parties du site que nous traversons, et dans la dispersion du cortège nous avons perdu notre guide. Nous sommes frappés par les jeux d’ombre et de lumière, qui forment des contrastes saisissants sous le brûlant soleil de midi. Par endroits, nous tombons sur des pans de bâtiments reconstitués, qui, déjà, sont en train de se lézarder et semblent au bord de s’effondrer.

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Nous passons sous de hautes arches, entrons dans de vastes cours…

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L’ensemble est vaste, monumental, et en très bon état de… reconstruction

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Mais le temps fait déjà son œuvre et certaines parties reconstruites commencent à s’effondrer.

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Voici à quoi devait ressembler le site, avant restauration.

Pendant notre visite, nous ne croiserons qu’un autre groupe de visiteurs, un sayyid avec son turban noir caractéristique accompagné de sa femme en abaya et d’un guide. Dès le début de la visite, nous serons rejoints par l’homme chargé de garder le site ; à plusieurs reprises il nous ouvrira des portes verrouillées.

Au bout d’une heure, nous rejoignons le portail par lequel nous avons pénétré dans le site. La chaleur devient véritablement insupportable, ce que nous constatons aux visages défaits de nos accompagnateurs, qui comme nous, en ces circonstances, n’ont eu d’autre choix que de fondre inexorablement.

Nos hôtes, qui ne sont pas nés du dernier soleil, avaient prévu cette issue : du coffre d’une des voitures est extraite une glacière remplie de sodas et d’eau fraîche, autour de laquelle tout le monde s’empresse avec avidité.

Avant de clore le récit de cette visite des « ruines » de Babylone, j’évoque un détail qui nous a vivement frappés et remplis de curiosité. De temps à autre, nous pouvions apercevoir, à un kilomètre de distance, un surprenant édifice érigé sur sa colline, d’apparence monumentale. Il s’agit d’un (autre) château de Saddam Husseïn que nous sommes censés visiter dans la foulée, apprenons-nous soudain : le descendant autoproclamé de Nabuchodonozor n’a pas seulement eu la folie des grandeurs de prétendre reconstruire l’intégralité du site de Babylone, en y gravant sur ses murs reconstitués sa qualité de bienfaiteur, il a aussi souhaité édifier un palais surplombant le site, pour lui donner lors de ses séjours en ce lieu éminemment symbolique un belvédère incomparable.

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De loin en loin notre regard était attiré par un bâtiment des plus intrigants…

Visite du château de Saddam Husseïn

La visite du palais de Saddam Husseïn nous aura sans doute laissé l’impression la plus surréaliste de tout notre voyage. De loin, l’édifice semble absolument intact. Aucune trace de bombardement, aucun impact de balles. Les flancs aménagés en jardin de la colline donnent l’apparence d’un bâtiment habité, et fonctionnel. Quand on y pénètre, on découvre que tout a été pillé et laissé à l’abandon, le bâtiment vieillissant année après année, intact dans sa structure, mais destiné apparemment à se transformer en ruines comme le site antique de Babylone dont le coup d’œil est superbe en contrebas.

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La vue sur les ruines de Babylone est royale.

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La vue sur l’Euphrate et cette immense palmeraie n’est pas mal non plus

Tout ce qui pouvait être arraché et réutilisé a été pillé : meubles, installations électriques, rambardes d’escaliers, portes, robinetterie, lustres. Restent les murs, les arches, certaines décorations monumentales, de larges béances qui étaient autrefois des fenêtres, les marches des escaliers, les dalles des sols, les moulures des plafonds, des portes d’un système d’ascenseurs qui évidemment ne fonctionne plus.

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Une des rares parties intactes du château. Le plafond était sans doute trop haut pour les pillards. La symbolique du lieu apparaît dans cette fresque circulaire, qui prétend montrer le lien qui unit la Babylone de Nabuchodonozor et l’Irak de Saddam Husseïn

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Cette prise donne une idée de la hauteur sous plafond et de la vastitude de certaines pièces

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Une enfilade de salles

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Une autre enfilade de salles

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L’escalier principal est barré par des barbelés que nul n’a songé à enlever, mais les escaliers annexes permettent d’accéder à la totalité du palais.

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Ces ascenseurs fonctionnaient autrefois.

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Une autre vaste et haute salle

Dans un tout autre genre, nous avons été frappés par un détail touchant à l’intérieur du bâtiment, complètement inattendu vu l’usage et le personnage auquel ce bâtiment était destinés. Partout, dans toutes les salles, à tous les étages, les murs sont recouverts de graffitis écrits pas des amoureux venus s’y déclarer leur flamme. Alors qu’il s’agissait d’un lieu de pouvoir, qui inspirait la terreur à la majorité chiite qui peuple la région, ce palais est devenu depuis la chute de Saddam Husseïn un endroit romantique par excellence.

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Premier exemple de graffiti amoureux

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Deuxième exemple de graffiti amoureux

La visite, coup sur coup, de ces deux sites distants d’un kilomètre à peine, emplit l’esprit de rêveries intemporelles. L’homme qui a prétendu ramener à la lumière la gloire de Babylone en relevant des ruines vieilles de plusieurs milliers d’années a voulu se construire un palais depuis lequel il aurait voulu contempler son œuvre, et le reflet de la grandeur dont il se croyait le divin héritier. Ironie du destin, Saddam Husseïn n’a jamais eu l’occasion d’y faire un seul séjour, et aujourd’hui ce palais est en train, lentement mais sûrement, de se transformer en ruine à son tour, dans lesquelles ne subsistent presque aucun indice de celui qui le conçut en le parant d’insignes à sa gloire.

Les chiites irakiens qui peuplent la région ne restaureront pas ce palais, et semblent vouloir le laisser dans cet état, comme un symbole du joug terrifiant sous lequel ils vivaient sous le règne du satrape, et dans les murs desquels ils se plaisent désormais à se promener, murs à présent inoffensifs qui, en l’état, paraissent agir comme un remède aux souvenirs douloureux que les chiites gardent du règne de Saddam Husseïn.

Les Irakiens que nous avons rencontrés semblent en revanche déterminés à tout faire pour que le site de Babylone retrouve son état d’autrefois, au moins pour que de nouveaux travaux archéologiques y soient réalisés. Vu l’ampleur des travaux de reconstruction accomplis sous l’impulsion de Saddam Husseïn, qui sont un obstacle à son inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO, le chantier est à l’évidence colossal, et sans doute faudra-t-il qu’une paix durable s’installe dans la région pour faire revenir les archéologues et les touristes.

Nous sommes de retour assez tôt (15 heures) à Kerbala, et nous faisons relâche. Nous partirons dans la soirée pour une nouvelle visite des rues de Kerbala.

C’est avec une équipe plus réduite, 5 personnes (interprètes et organisateurs), que nous prenons de nouveau le chemin de Kerbala.

Nous parcourons longuement plusieurs rues animées de la ville qui nous permettent d’avoir un nouvel aperçu de la vie quotidienne des habitants de cette ville.

Une vie économique normale s’affiche sans crainte, comme nous l’avons remarqué le premier soir. La circulation est dense, et très animée. Le port du casque pour les deux roues semble inconnu, si nous en jugeons par ces fréquents gamins, parfois à deux sur un scooter, qui slaloment nu-tête entre les voitures. Les véhicules se doublent de tous les côtés. L’usage « sec » du klaxon en rafale devient un outil obligatoire des conducteurs dans ces conditions. Nous demandons s’il existe un code la route et ce qui se passe quand se produit un accident. On nous répond qu’il existe un code de la route, mais qu’il n’est pas vraiment respecté, même si, quand survient un accident, ce n’est pas l’anarchie : la police intervient, dresse un constat, établit des responsabilités.

Des magasins en tous genres exhibent leurs devantures vivement illuminées. Tous demeurent ouverts jusqu’à minuit voire plus. Il y a des marchands de tapis, de vêtements, de meubles, de robes de mariées, d’accessoires pour bébé, de produits de luxe, des agences de voyage, des pharmacies, des hôtels, des concessionnaires auto (Japon, Corée, USA). Nous passons également près d’un hôpital géré par l’hôpital du SSIH (Saint Sanctuaire de l’Imam Husseïn), de galeries marchandes, et d’un parc d’attractions.

Il faut ajouter que, comme partout dans les lieux par lesquels nous sommes passés jusqu’à maintenant, de nombreux portraits de martyrs ponctuent notre itinéraire. Passant par une place, nous découvrons une variante : une sorte de « monument » carré sur les quatre faces duquel figurent les portraits de quatre martyrs « pilotes », représentés dans leur uniforme de combat.

On nous invite ensuite à dîner dans un restaurant appelé « Dour al Nasrawi », où l’on nous sert ce que nos hôtes nous présentent comme leur plat national : un dolma. Il s’agit en entrée d’un assortiment de mezze qui rappellent la cuisine libanaise, suivi de grillades de diverses viandes. La frugalité des repas pris au restaurant de la cité des visiteurs nous fait d’autant mieux apprécier ce qu’il faut bien appeler un festin.

Dernière étape avant de rentrer à la cité des visiteurs : l’un de nous éprouve un urgent besoin de s’acheter des chemises. Il est onze heures passées mais tout est ouvert. Nous entrons dans un vaste magasin de vêtements sur deux niveaux. En flânant dans les rayons à l’étage, nous avons la surprise de découvrir, pas le plus en évidence mais non dissimulé, tout un rayon vendant de la lingerie coquine féminine, juste à côté de mannequins féminins en robes de soirée.

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Robes de soirée sur des mannequins dans un magasin de vêtements de Kerbala

Je fais part de ma perplexité, à laquelle je joins une interrogation sur les magnifiques robes de mariées exhibées dans les vitrines de certaines boutiques : comment les femmes peuvent-elles acheter ce genre de vêtements n’ayant rien à envier aux audaces de certains magasins européens dédiés à ce genre de produits, plus simplement, pourquoi acheter des robes de soirée si on ne peut pas les porter en public ? On me répond que dans le cadre privé tout change. Le code vestimentaire doit être respecté dans des lieux publics mais chez elles et dans des cadres contrôlés, elles peuvent se laisser aller à certaines audaces.

Nous rentrons ensuite à la « cité des visiteurs ». Le lendemain, nous devons rencontrer et nous entretenir, à Bagdad, avec les responsables des waqfs chiites et des waqfs sunnites, M. Saïd al-Moussaoui, et Abdoulatif Humayim. Ces deux institutions sont chargées de récolter les dons des fidèles de ces deux branches de l’Islam pour tout l’Irak.

François Belliot | 14 août, Paris

A suivre…

 

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