La mission des observateurs de la Ligue Arabe et le massacre de Homs

J’intercale entre les chroniques consacrées à l’affaire Hamza al-Khatib et au massacre de Houla une chronique inédite consacrée à la séquence qui s’étend de l’arrivée de la Mission des observateurs de la ligue arabe en Syrie le 24 décembre 2011 au « massacre » de Homs du 2 février 2012. Comme ces deux épisodes ne sont pas mis en relief dans les frises chronologiques des grands médias sur lesquels je me suis appuyé pour établir le plan de cet ouvrage, et que je n’ai commencé à m’intéresser en profondeur à la guerre en Syrie qu’à partir de la fin de l’année 2012, ils m’avaient complètement échappé.

M. Ahmed Manai, qui a participé à cette mission des observateurs de la Ligue arabe, et édite la version tunisienne de cet ouvrage, m’a signalé cette séquence comme un chaînon manquant dans ma relation des massacres instrumentalisés de la guerre en Syrie. Et de fait, après l’avoir étudiée en détail, il m’apparaît impossible de n’y pas consacrer au moins une brève chronique. J’invite le lecteur, une fois la lecture de l’ouvrage achevée, à s’y reporter de nouveau : il sera stupéfié de constater à quel point cette séquence constitue une synthèse (une de plus !) des manipulations politico-médiatiques qui jalonnent de bout en bout la guerre en Syrie, des enfants de Dirra en mars 2011 au massacre de Khan Cheikhoun en avril 2017.

En novembre 2011, le conseil de la Ligue Arabe adopte une série de résolutions (7436, 7439, 7441), entérinant l’envoi d’une Mission d’observation, chargée de rendre compte de la réalité de la situation sur le terrain. Acceptée par les autorités syriennes, cette mission aura la charge de vérifier l’application d’un Protocole comprenant notamment : la cessation de toutes les sources de violence dans les villes et les quartiers ; la vérification que les manifestations pacifiques se déroulent à l’abri de toute menace, que cette menace émane des autorités syriennes ou de « rebelles » armés ; l’assurance de la libération des détenus du fait des événements ; l’assurance du retrait et de l’évacuation de toutes les formes d’expression armée des villes et des quartiers traversés par le conflit ; enfin la vérification des agréments accordés par le gouvernement syrien aux médias arabes et internationaux, ainsi que de leur liberté d’action sur le sol syrien.

Dirigée par le général soudanais Mohammed Ahmed Moustafa al Dabi, et composée de 166 observateurs provenant de 13 pays arabes et de quatre ONG arabes concernées, elle commence sa mission le 26 décembre 2011 pour une durée initiale d’un mois. Elle parviendra à se déployer dans de nombreuses villes syriennes parmi lesquelles Homs, Alep, Hassaka, Lattaquié, Deir ez-zor, Racca, différents secteurs de Damas, et sera interrompue prématurément le 18 janvier 2012. Le chef de la Mission rend public devant la ligue arabe son rapport le lendemain même.

Si certains des 83 paragraphes qui composent ce rapport témoignent (et encore, de façon assez vague) de la brutalité de ses forces armées en certaines circonstances (14, 25, 32, 74), ou de difficultés posées à la mission par les autorités syriennes (57), beaucoup témoignent de leur bonne volonté à respecter le Protocole de la mission ou à rectifier certaines erreurs (8, 16, 23, 25, 30, 36, 37, 41), ce qui est bien résumé dans les derniers articles du rapport (73, 76) : « La Mission a également constaté la bonne disposition du gouvernement à réussir sa mission et l’aider à dépasser toutes sortes d’obstacles. » « La Mission a procédé à l’exécution de sa tâche de la manière la plus conforme a ce qui a été stipulé dans le Protocole. » Bien plus circonstanciés et accablants, en comparaison, sont les paragraphes pointant les méfaits des « groupes armés » (13, 19, 26, 27, 44, 71). Sont signalés notamment des enlèvements, des actes de sabotage des installations étatiques et civiles, touchant tous les secteurs vitaux et les services publics, attaques armées contre les forces armées gouvernementales, attentats à l’explosif contre des autobus ou des trains, ciblage par balles de civils et de militaires syriens lors de manifestations pacifiques entraînant riposte de la part de ces derniers. Parmi divers détails on relève que les groupes armés disposent de bombes thermiques et de missiles anti blindage (26), et que ce sont eux qui sont responsables de la mort du journaliste Gilles Jacquier à Homs (44).

L’impression d’ensemble est nettement favorable aux autorités syriennes, d’autant que les rédacteurs du rapport soulignent que dans le même temps où les observateurs tâchaient de mener à bien leur mission, « La Mission a fait l’objet d’une propagande médiatique féroce depuis le commencement de ses travaux et qui se poursuit aujourd’hui. Certains médias ont même publié des déclarations infondées en les imputant au Président de la Mission. Ils se sont également employés à exagérer certains faits de sorte que la réalité s’en est trouvée altérée. » (68)

S’il avait été correctement médiatisé, et honnêtement présenté aux opinions publiques des pays « amis de la Syrie », ce rapport, de la facture la plus sérieuse et produit dans le cadre le plus officiel qui soit, aurait obligatoirement amené ces pays à infléchir à 180 degrés leur interprétation de cette crise qui alors ne présentait pas encore les traits d’une guerre. Or c’est tout l’inverse qui va se produire.

Fait incroyable, c’est la Ligue arabe elle-même qui va enterrer ce rapport, et ce, dans un lettre adressée au Président du Conseil de sécurité de l’ONU Ban Ki-moon, le 24 janvier, dans laquelle est transcrite l’intégralité du rapport1 ! Le secrétaire général de la Ligue arabe Nabil al-Arabi et le premier ministre du Qatar Cheikh Hamad al Tahni, président de la session en cours du conseil de la Ligue arabe, collent par endroit aux conclusions du rapport et à ses recommandations, demandant en particulier de proroger la mission en augmentant sa durée, le nombre d’inspecteurs, et ses moyens logistiques et financiers, mais pour le reste… Les paragraphes incriminant les groupes armés sont intégralement passés sous silence. Alors que rien ne le justifie, ils demandent aux autorités syriennes la formation d’un gouvernement d’union nationale qui devra « établir un système politique démocratique et pluraliste dans lequel tous les citoyens sont égaux (…) et qui permettra d’assurer l’alternance du pouvoir de façon pacifique », et c’est signé par le premier ministre du Qatar, grand démocrate devant l’éternel ! Aveu d’échec ou de trahison, la solution arabe représentée par la Mission d’observation est abandonnée puisque les deux hommes demandent au Conseil de sécurité de l’ONU de se saisir du dossier. Par endroits, des paragraphes du rapport sont tout simplement contredits : « S’il est vrai que le rapport des observateurs présents sur le terrain montre clairement que des progrès ont été accomplis, le Gouvernement n’a toujours pas tenu la promesse qu’il avait fait des s’acquitter immédiatement et intégralement des engagements contractés au titre du plan d’action arabe, du protocole relatif au mandat de la mission (…). »

Dans un second temps, le 28 janvier, la Ligue arabe décide de suspendre la Mission d’observation, en arguant de la recrudescence des violences, dont elle fait porter l’entière responsabilité sur le président el-Assad.

Commentaire de Louis Denghien le 23 janvier sur le site Infosyrie.fr : « ce rapport est révélateur aussi de la confusion qui règne au sein, ou à la tête de la Ligue arabe qui a, tout à la fois, approuvé le dit rapport, prolongé la mission des observateurs et admis le principe de leur renforcement sur place, et accouché d’une « feuille de route » prônant le retrait de Bachar au profit d’un gouvernement d’union nationale ! Et, tandis que le Premier ministre du Qatar lit le communiqué présentant cette feuille de route, l’Arabie Séoudite retire bruyamment ses observateurs. Si la Ligue était une personne, on parlerait de schizophrénie ! » Autre commentaire d’Ahmed Manai dans un entretien accordé le 6 février à Nawaat.org « La Ligue arabe est entièrement discréditée en enterrant le rapport de sa propre mission d’observateurs et par son recours au Conseil de sécurité. Elle a laissé échapper l’occasion unique de participer au règlement de l’affaire syrienne. Tout ce qu’elle peut proposer dans l’avenir sera sans valeur. »

Une semaine plus tard, le 4 février, se tiendra une réunion crucial du Conseil de sécurité au cours de laquelle sera examiné un projet de résolution potentiellement fatal aux autorités syriennes. Toutes les conditions sont réunies pour la mise en scène du massacre de Homs, dont la fonction sera, de toute évidence, de faire peser décisivement la balance en leur défaveur.

Un mot pour finir sur la recension médiatique du rapport rendu public le 20 janvier dans des pays comme la France. Et bien… il n’y en aura tout simplement aucune ou presque2, à la différence des médias alternatifs qui y feront largement écho, certains allant même jusqu’à transcrire l’intégralité du rapport sur leurs sites (Algerie360.com, oumma.com, voltairenet.org, tunisi.wordpress.com, infosyrie.fr, Afrique-Asie.fr).

Le massacre de Homs du 2 février 2016

Le 4 février 2012, tous les grands médias rapportent qu’un crime contre l’humanité terrifiant a été commis en Syrie, dans la nuit du 2 au 3 février. Plus de 200 civils auraient été tués la même nuit dans la ville de Homs, dont 137 dans le quartier nord d’al-Khalidiya, lors d’un bombardement massif de quartiers résidentiels de la ville par les forces armées syriennes. L’Observatoire Syrien des Droits de l’Homme (OSDH) avance que parmi les victimes, on dénombre près de 99 femmes et enfants. La plupart des victimes auraient péri dans leur sommeil.

Les chaînes qatarie al Jazeera et saoudienne al Arabiya sont les premières à relayer des vidéos postées par des rebelles montrant notamment des dizaines des corps sans vie jonchant les rues de Homs, des « médecins » s’affairant dans des antennes médicales de fortune, et des alignements de cadavres entassées dans des pièces. Ces vidéos sont pour certaines ponctuées de « Allahou Akbar… » et accompagnées de commentaires politiques appelant le Conseil de Sécurité de l’ONU et la Ligue arabe à enfin prendre leurs responsabilités contre le régime de Bachar el-Assad3. La Russie et la Chine y sont accusées de complicité de crimes contre l’humanité et le président syrien accablé d’injures et d’anathèmes : en effet, le même jour (4 février4), ces deux pays ont mettent leur veto5, le second après celui du 4 octobre 2011, à un projet de résolution déposé par une vingtaine de pays dont de nombreux « amis de la Syrie », accablant pour les autorités syriennes6. Reprenant les suggestions de la Ligue arabe, ce texte demande également que soit « engagé un processus politique dirigé par les Syriens, sans aucune exclusive » et soutient « sans réserve » la décision de la Ligue des États arabes du 22 janvier 2012 de « faciliter la transition politique syrienne à un régime politique démocratique et pluraliste ». 

Ce projet de résolution confirme l’enterrement du rapport de la Mission des observateurs de la Ligue arabe transmis au Conseil de sécurité quelques jours plus tôt le 30 janvier, puisque nombre de points du projet de résolution, comme a pu le voir, suggèrent que les autorités syriennes, à l’occasion de cette mission, ne se sont pas montrées coopératives.

Cette charge diplomatique est complétée, dans des pays comme la France, le Royaume-Uni et les États-Unis par une campagne médiatique7 et politique8 anti-syrienne radicale faisant reposer l’entière responsabilité du crime sur le gouvernement et l’armée syrienne. Les médias soulignent en particulier que le massacre de Homs coïncide précisément avec le 30ème anniversaire de la répression sanglante de l’insurrection des frères Musulmans à Hama par Hafez el-Assad en 1982, suggérant ainsi que Bachar el-Assad avec ce forfait est le digne fils de son boucher de père.

De son côté le Conseil National Syrien surenchérit : « Lors de l’attaque, des bâtiments résidentiels et des maisons ont été bombardés très fortement et au hasard. Dans le même temps, les forces d’Assad ont aussi bombardé Jisr Al-Choughour, les banlieues de Damas, et l’est de Ghouta dans ce qui semble être une préparation à des massacres similaires. »

Dans certains pays, des ambassades syriennes sont prises d’assaut et parfois saccagées dans certaines capitales comme à Berlin, à Londres, au Caire, à Koweït City.

Je me contente, pour clore cette brève chronique, de reproduire quelques objections formulées par M. Manai dans un entretien accordé au site Nawaat.org le 7 février 20129 :

« Ce massacre est signé et ses auteurs se moquent de notre intelligence. Est-il possible de croire un instant qu’un gouvernement, quel qu’il soit, puisse commettre un tel massacre le jour même où son affaire est portée devant le Conseil de sécurité? (…) Les metteurs en scène nous ont expliqué que c’étaient les victimes des bombardements des bâtiments et des habitations par les blindés et même par l’aviation syrienne. Curieusement ces victimes ne portaient pas de blessures ni même aucune trace de l’effondrement de leurs maisons et habitations10. Chacun peut en tirer les conclusions qu’il veut. En tout cas tout au long de la journée du 4 février, des citoyens syriens ont témoigné qu’ils avaient reconnu parmi ces victimes, des proches et des voisins enlevés depuis une semaine et même des mois. Chacun peut en tirer les conclusions qu’il veut. » (…) Concernant les durs reproches adressés par la des pays comme les États-Unis à la Russie et à la Chine pour leur veto, M. Manaï rappelle que « la meilleure réponse faite à Susan Rice est venue de l’ambassadeur syrien aux Nations unies, qui lui a rappelé les 60 vetos des USA pour faire avorter les résolutions condamnant Israël. Mais il y a dans la déclaration de Rice une menace à peine voilée, parce que le sang risque de couler en Syrie. La coalition antisyrienne va continuer dans son entreprise de déstabilisation de la Syrie et envisage de recourir prochainement à l’assemblée des Nations Unies pour s’offrir un droit d’intervenir militairement. »

Le double-veto de la Russie et de la Chine freine pour un temps les velléités belliqueuses des « amis de la Syrie ». A posteriori, on doit reconnaître que le rapport de la Mission des observateurs de la Ligue arabe, quoique ayant été enterré par cette dernière, a dû jouer un rôle décisif dans la détermination de la position ferme de ces deux états, tant la contradiction est flagrante entre la teneur du rapport et l’interprétation déformée que certains, et en premier lieu au sommet de la Ligue arabe ont voulu en faire. Le casus belli n’était pas suffisant. Le faux massacre de Homs peut être cependant être considéré comme le brouillon du « massacre de Houla », perpétré quatre mois plus tard.

François Belliot

Article publié dans la version destinée au monde arabe francophone publiée en octobre 2017 aux éditions de l’Institut Tunisien des Relations Internationales (ITRI), par les bons soins d’Ahmed Manai.

Notes

2Je n’ai trouvé sur la toile que quelques reprises de la même lapidaire dépêche AFP

3Entrer par exemple sur youtube : « Homs, al-Khaldiyeh, 4/02/12, Abdel Baset Saroot »

4Les dates du massacre et de la réunion ne semblent pas coïncider mais le hiatus n’est qu’apparent. Le compte-rendu de la 6711ème séance du matin du Conseil de sécurité comporte plusieurs mentions de ce « massacre » par les parties hostiles à la République Arabe Syrienne.

5www.un.org/press/fr/2012/CS10536.doc.htm

6http://www.un.org/Docs/journal/asp/ws.asp?m=S/2012/77

7En France, parmi une flopée d’articles de désinformation typiques, je signale celui du Journal du Dimanche du 5 février intitulé « un massacre terrifiant », et celui de jean-Pierre Perrin dans Libération du 9 février intitulé « Homs hanté par le souvenir de Hama ».

8Barack Obama le 4 février : « Hier le gouvernement syrien a assassiné des centaines de civils, parmi lesquels des femmes et des enfants, à Homs, dans des bombardements et d’autres actes de violence indiscriminée »

9« Syrie : interview d’Ahmed Manaï, observateur tunisien de la Ligue Arabe », tunisi.wordpress.com & Nawaat.org

10Ayant visionné la plupart des vidéos postées par les « rebelles », je confirme que les victimes sont dans une proportion écrasante des hommes dans la force de l’âge, qu’ils ne présentent aucune grave blessure caractéristique de bombardements, et qu’aucun ne présente d’indice (poussière par exemple) d’avoir été enseveli dans l’effondrement d’une habitation bombardée.

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