L’instrumentalisation des lois antiterroristes (1/2): Dieudonné

Introduction : Lois antiterroristes votées depuis décembre 2012

Avant d’analyser ce qu’on pourrait appeler la double-affaire Dieudonné, un rappel historico-juridique est indispensable. Depuis le début des années 2010, précisément à partir de l’affaire Mohamed Merah – abattu par le RAID le 22 mars 2012 – la France s’est dotée de toute une volée de lois visant à prévenir le terrorisme et son apologie. En décembre 2012, est votée une loi qui permet de juger les ressortissants français ayant participé à des infractions terroristes à l’étranger. Cette loi prolonge jusqu’en décembre 2015 la disposition temporaire autorisant la surveillance dans un but préventif des données de connexion (internet, géolocalisation, factures détaillées de téléphone). En avril 2014, pour lutter contre le basculement de centaines d’individus dans l’engagement radical violent, le plus souvent en lien

avec les filières terroristes syriennes, est mis en œuvre un « plan de lutte contre la radicalisation violente et les filières terroristes ». Il comprend cinq axes complémentaires : prévenir et empêcher les départs de majeurs et de mineurs ; démanteler les filières de recrutement agissant en France ; soutenir et orienter les familles ; communiquer, sensibiliser, former et renforcer la coopération internationale en matière de lutte contre le terrorisme. La loi du 13 novembre 2014 permet de prévenir et de contrarier les départs de français projetant de participer à des activités terroristes à l’étranger. Les passeports et cartes d’identité des Français candidats au djihad peuvent être confisqués pour une durée de six mois renouvelable pendant 2 ans. L’article 5 de cette loi applique à l’entreprise terroriste individuelle les dispositions du code pénal relatives au délit d’association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste, clé de voûte des procédures en matière de terrorisme. La répression de l’apologie du terrorisme est renforcée par la possibilité de prononcer une peine allant jusqu’à 7 ans d’emprisonnement et 100 000 euros d’amende, lorsque les faits ont été commis en utilisant un service de communication en ligne. Enfin, la loi du 13 novembre 2014 ouvre la possibilité, pour l’autorité administrative, de demander aux fournisseurs d’accès à internet de bloquer l’accès aux sites faisant l’apologie du terrorisme ou le provoquant. La loi sur le renseignement du 24 juillet 2015 donne un cadre légal, cohérent et complet aux activités des services de renseignement. Elle les autorise à recourir à des moyens techniques d’accès à l’information, tout en garantissant le respect des libertés publiques et de la vie privée. Le 14 novembre 2015, l’état d’urgence est décrété suite aux attentats du 13 novembre à Paris. Cette disposition exceptionnelle, prévue par la loi du 3 avril 1955, permet de prendre des mesures renforcées en cas de trouble grave à l’ordre public : restreindre la liberté d’aller et venir en instaurant des zones de protection ou de sécurité particulières, ou en interdisant la circulation dans certains lieux (couvre-feu) ; interdire le séjour dans certaines parties du territoire à toute personne susceptible de créer un trouble à l’ordre public ; réquisitionner des personnes ou moyens privés ; interdire certaines réunions publiques ou fermer provisoirement certains lieux de réunion ; autoriser des perquisitions administratives en présence d’un officier de police judiciaire. Par ailleurs le ministère de l’intérieur peut assigner à résidence toute personne dont l’activité s’avère dangereuse pour la sécurité et l’ordre public. Le plan d’action contre la radicalisation et le terrorisme du 9 mai 2016 se substitue à celui adopté en 2014. Il comprend 80 mesures dont 50 nouvelles, réparties en 7 priorités : Détecter les trajectoires de radicalisation et les filières terroristes le plus tôt possible ; Surveiller, entraver et neutraliser les filières terroristes ; Combattre le terrorisme dans ses réseaux internationaux et dans ses sanctuaires ; Densifier les dispositifs de prévention de la radicalisation pour assurer une prise en charge individualisée des publics ; Développer la recherche appliquée en matière de contre-discours et mobiliser l’Islam de France ; Mieux protéger les sites et les réseaux vulnérables. Le 3 juin 2016 est votée une loi renforçant le lutte contre le crime organisé et le terrorisme. Elle permet les perquisitions de nuit, les témoins menacés sont censés être mieux protégés, et le trafic d’armes et la cybercriminalité plus sévèrement réprimés. Enfin, le 30 octobre 2017, est votée la loi renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme, qui se substitue en quelque sorte à l’état d’urgence prolongé à six reprises depuis novembre 2015, et qui prend fin le officiellement le 1er novembre 2017 . Elle permet au préfet de police d’instituer par arrêté motivé un périmètre de protection au sein duquel l’accès et la circulation des personnes sont réglementés. Elle permet de transférer à l’autorité administrative (préfets, ministère de l’Intérieur) des pouvoirs réservés en temps ordinaire à des magistrats: perquisitions, assignations à résidence, contrôles d’identité aux frontières ou fermetures de lieux de culte.

La loi du 30 octobre 2017 suscite de profondes inquiétudes

A mesure que ces lois et plans d’action successifs ont été votés et mis en œuvre, ils n’ont cessé de susciter sérieuses réserves et critiques de la part de diverses autorités, malgré l’évidente nécessité de prendre les mesures qui s’imposent pour prévenir les nombreux attentats meurtriers et exactions de « loups solidaires » « radicalisés » – très souvent des cas psychiatriques au passé familial et judiciaire chaotique –  revendiqués par l’EI depuis 2014.

Le 5 juillet 2017, 12 organisations, des avocats, et des universitaires appellent les députés à ne pas voter la loi de prorogation de l’état d’urgence et tous les parlementaires à rejeter la loi renforçant la lutte contre le terrorisme et la sécurité intérieure. Le projet de loi à venir « pérennisera l’état d’urgence pour l’inscrire dans le droit commun » (…) « les assignés et perquisitionnés de l’état d’urgence d’aujourd’hui seront, sans nul doute, les assignés et perquisitionnés de la loi antiterroriste de demain. »/ « les interdictions dites « de séjour » (valant interdiction de se déplacer pour participer à une manifestation), censurées par le Conseil constitutionnel, ont été réintroduites par le gouvernement et aussitôt adoptées en commission des Lois du Sénat. Cette disposition spécifique pourra être utilisée contre des manifestants ou militants, sans lien avec le terrorisme, comme cela été le cas ces derniers mois. »/ « Le texte ambitionne ainsi de pérenniser des dispositifs qui accuseront les personnes sur la base de critères flous (notamment d’appartenance à l’entourage de personnes ou d’organisations, l’adhésion, même privée, à des idées ou doctrines religieuses…) et bien en amont de toute preuve de la commission ou la préparation d’un acte de terrorisme. »/ « Entre l’état d’urgence qu’on s’apprête enfin, nous dit-on, à quitter, et l’état de soupçon permanent dans lequel il s’agirait d’entrer, il n’y a pas de différence de nature. Tandis que l’état d’urgence se voulait temporaire et ses mesures exceptionnelles, les fouilles indifférenciées, les assignations et les perquisitions de la loi à venir seront permanentes »

Le Défenseur des droits Jacques Toubon, le 1er septembre 2018, ne dit pas autre chose dans un entretien accordé à RTL : « un projet comme celui qui est à l’examen constitue une menace sur nos droits parce qu’il remplace très souvent les faits par le soupçon. »/ « Si de tels textes, qui portent atteinte aux libertés, tombent entre les mains de gouvernements non démocratiques…, imagine-t-il. Pensons à nos enfants ! » Sommes-nous dans un véritable état démocratique ? là est la cruciale et inquiétante question… / « Depuis le 11 septembre (2001, NDLR) et à la suite des Américains, le monde entier s’est mis à imaginer que la Terre était organisée entre, d’un côté, les bons et, de l’autre côté, les méchants, qui étaient de préférence des musulmans. » L’avis des Français n’aurait-il pas dû être sollicité ?: « Est-ce qu’il ne faudrait pas que les Français, tous ensemble, réfléchissent ? Est-ce que je veux autant de restrictions des libertés pour atteindre la sécurité ? »/ « Je ne pense pas que c’est en employant les moyens (que les terroristes) veulent nous voir employer, c’est-à-dire le recul de la démocratie et le recul des libertés, que nous vaincrons la barbarie. »

Le 22 novembre 2018, un rapport d’Amnesty international étrille la loi du 30 octobre 2017 dans un rapport intitulé : « Punitions sans procès. L’utilisation de mesures de contrôle administratif dans le contexte de la lutte contre le terrorisme en France ». Le chapeau est sans équivoque : « Malgré la levée de l’état d’urgence, des pouvoirs exceptionnels sont toujours utilisés dans le cadre de la lutte contre le terrorisme pour punir injustement des personnes sans inculpation ni procès ». On peut y lire par ailleurs : « Aux termes de cette loi, les autorités administratives conservent le pouvoir d’imposer des mesures de contrôle qui portent atteinte à la vie des personnes en les privant implacablement de leurs droits fondamentaux. » Certaines comparaisons font froid dans le dos : « Dans une sorte de version moderne du « crime de pensée » d’Orwell, les mesures de contrôle sont prises sur la base d’actes qu’une personne pourrait commettre à l’avenir, au lieu de se fonder sur des infractions déjà commises. Ces interventions « préventives » peuvent avoir des conséquences dramatiques sur la vie des personnes concernées et de leur famille. » Autre extrait : « Les mesures de contrôle, qui reposent sur des critères imprécis et généralement sur des informations tenues secrètes, permettent au ministère de l’Intérieur d’imposer aux personnes un large éventail de restrictions. Par exemple, il peut leur interdire de quitter une ville spécifique, les obliger à pointer chaque jour au commissariat et leur interdire de fréquenter certaines personnes. » Autre extrait : « Les personnes qui ont été ciblées sous l’état d’urgence, sans faire l’objet d’une enquête ni être inculpées par la suite, subissent toujours les lourdes conséquences de cette situation. Des personnes ont dit être traumatisées par les actions des autorités, ajoutant qu’elles et leur famille souffraient encore de préjudices psychologiques et de stress. » Enfin, conclusion inquiétante : « L’état d’urgence en France n’a été levé que pour dévoiler un état de sécurisation permanent et draconien. Les mesures extraordinaires sont devenues la norme, les éléments de preuve ont laissé place à des renseignements secrets et des personnes sont persécutées au lieu d’être poursuivies. »

Différentes affaires plus ou moins récentes récentes ont malheureusement confirmé les craintes de ces commentateurs. Revenons en deux volets sur deux des plus emblématiques d’entre elles : le placement en Garde-à-vue de l’humoriste Dieudonné M’bala M’bala le 12 janvier 2015 pour apologie de terrorisme, en application de la loi du 13 novembre 2014, et le détournement de toutes ces lois, celle du 30 octobre 2017 en particulier, pour réprimer le mouvements des Gilets jaunes à partir du mois de décembre 2018.

Dieudonné face aux lois anti terroristes

Le 11 janvier 2015, alors que des millions de Français descendent dans les rues pour participer à la marche républicaine et clamer « être Charlie » par solidarité avec les victimes de la tuerie perpétrée trois jours plus tôt, et celle de l’hyper cacher de la Porte de Vincennes, l’humoriste Dieudonné M’bala M’bala, traité de tous les noms dans tous les médias et au plus haut niveau politique depuis des années, et quasiment assimilé à un terroriste sans jamais avoir le droit de se défendre publiquement, en particulier depuis un an et l’interdiction de son spectacle « le Mur », poste sur les réseaux sociaux un message qui va immédiatement devenir une affaire d’État : « Après cette marche héroïque, que dis-je… légendaire ! Instant magique égal au big bang qui créa l’Univers… Ou dans une moindre mesure (plus locale) comparable au couronnement de Vercingétorix, je rentre enfin chez moi. Sachez que ce soir, en ce qui me concerne, je me sens Charlie Coulibaly. »

Le lendemain, le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve déclare, en marge d’une visite à la communauté juive rue des Rosiers à Paris : « Ces propos sont une abjection. J’ai donné des instructions à la direction juridique et des libertés publiques du ministère de l’Intérieur pour examiner immédiatement les suites qui peuvent être données en droit. J’envisage de donner les suites les plus sévères à cette déclaration qui, après la manifestation d’hier, témoigne d’une irresponsabilité, d’un irrespect et d’une propension de cet individu à attiser la haine et la division. »

le surlendemain mardi 13 ; à l’assemblée nationale, le Premier ministre Manuel Valls vocifère, le visage déformé – comme à son habitude dans ces circonstances – par la haine : « Quelle honte que de voir un récidiviste de la haine tenir son spectacle dans des salles bondées au moment même où, samedi soir, la Nation porte de Vincennes se recueillait. Ne laissons jamais passer ces faits, et que la justice soit implacable à l’égard de ces extrémistes et prédicateurs de la haine. Je le dis avec force, ici à la tribune de l’Assemblée nationale ».

Le ministre du travail François Rebsamen joint avec ce même radicalisme sa voix au concert : « Il y a une liberté totale d’expression. Tant mieux. La limite c’est Dieudonné. »

Le premier adjoint au maire de Nice Christian Estrosi avait tweeté dès le 11 janvier : « Les propos de @MbalaDieudo sur sa page Facebook sont inadmissibles et intolérables en république, c’est simplement l’apologie du terrorisme. », annonçant avoir pris un arrêté pour interdire le spectacle de l’humoriste qui devait se produire à Nice le 25 juin. D’autres maires lui emboîteront le pas les jours suivants.

Le parquet de Paris ouvre une enquête pour apologie de terrorisme, enquête confiée à la brigade de répression de la délinquance aux personnes, ce qui suscite ce commentaire satisfait de Manuel Valls – avec l’éculé chapelet d’amalgames insultants qui vont avec – : « Il ne faut pas confondre la liberté d’opinion avec l’antisémitisme, le racisme, le négationnisme. Le racisme, l’antisémitisme, le négationnisme, l’apologie du terrorisme ne sont pas des opinions, ce sont des délits ».

Le mercredi 14 janvier, à 7 heures du matin, dix policiers débarquent chez lui pour le placer en garde-à-vue, en application de la loi du 13 novembre 2014 condamnant l’apologie du terrorisme. Dans une vidéo, Dieudonné donnera des détails à peine croyables sur cette rencontre surréaliste.

« Que me reproche-t-on cette fois-ci ? L’emploi d’une expression, d’une expression de paix en plus : « Je me sens Charlie Coulibaly »… j’ai exprimé un sentiment, à un moment donné. Cette théopneustie… et bien elle m’a inspiré cette réplique, une formule de paix qui a été considérée par les dégénérés qui nous gouvernent comme apologie de terrorisme, de l’extrême gauche à l’extrême droite, ils ont crié à l’ignominie, sans même avoir pris le temps de comprendre. Lorsque j’ai demandé aux forces de police qui m’ont interrogé de m’expliquer en quoi l’expression que j’avais employée faisait l’apologie de terrorisme, et de quel terrorisme d’ailleurs, ils ont réfléchi et…. « C’est à vous de nous le dire ». Ils étaient incapables de caractériser le délit pour lequel ils m’avaient interpellé ! Bon, il ont fini pas me faire entendre que ça venait d’au-dessus, que ça venait d’en haut. Ils faisaient ce qu’on leur dit. Alors je leur dis si ça vient d’en haut, ça vient pas de très haut non plus, parce qu’une analyse de texte aussi médiocre peut pas venir de très très haut. Les pressions venaient en fait de tout en bas, du tréfonds des chiottes, du gouvernement Valls, c’est-à-dire des égouts de l’histoire et de la conscience humaine. Alors que la formule que je vous avais livré, fruit d’une inspiration qui me venait d’ailleurs : « je me sens Charlie Coulibaly », elle me vient cette inspiration de tout en haut en réalité ; elle nous vient de celui qui inspire. Alors pour les croyants elle pourrait venir de Dieu, et pour les autres elle vient de l’air du temps, un temps qui pue un peu, ça sent quand même la guerre. « Je me sens Charlie Coulibaly » cela signifie : « Aimez vous les uns les autres ». C’est pour ça qu’il y a un malentendu énorme autour de cette formule. C’est une parole de paix dans une période de guerre. La France vous le savez a déclaré la guerre au terrorisme, et le terrorisme, vous le savez, a déclaré la guerre à la France, qui pour eux est un pays terroriste. Partout dans le monde musulman, on brûle des drapeaux français. On tire sur nos compatriotes parce qu’ils sont français, à cause de la nouvelle une de Charlie Hebdo qui caricature le prophète avec une tête en forme de bite, au nom de la liberté d’expression, au nom du progrès, de la civilisation. Au moment où l’inspiration me dictait cette phrase, la France défilait dans les rues et partait en guerre contre le terrorisme, au nom de la liberté d’expression. Il était selon moi urgent qu’une voix de paix s’élève dans cette cacophonie partisane, et guerrière, une voix qui dise « non », « non » à cette guerre programmée, un voix qui dise « je me sens Charlie Coulibaly », une voix qui comme le poilu français en 14/18 aurait pu dire, dans les traquenard des tranchées de Verdun : « je me sens franco-allemand » (…) Cette expression signifie « je refuse la guerre ». Vous savez devant un tas de morts… il n’y a pas de différence entre les morts, d’un camp ou de l’autre. Cela signifie : je n’irai pas me battre, ni pour Hollande, ni pour al Qaida, qu’ils s’entre tuent entre eux, je n’en ai rien à foutre, je n’ai rien à voir avec ça. Puisqu’ils refusent le pardon, qu’il se fassent la guerre. Lorsque je vous ai livré cette formule, qui a heurté, en vérité je vous invitais dans la lumière du Christ, qui est le chemin, la vérité, et la vie, ainsi que dans la paix de l’Islam. Après la mise en ligne de cette vidéo, chacun ira de son commentaire, les forces obscures tenteront de détourner une fois de plus le message, mais il est trop tard, cette formule, sachez, c’est le suppositoire de la paix que j’ai glissé dans le fion du malin. » 

Dès le lendemain de son post Dieudonné avait déjà été très clair dans une lettre ouverte publiée en cinq langues sur son site QUENEL+ : « Dès que je m’exprime, on ne cherche pas à me comprendre, on ne veut pas m’écouter. On cherche un prétexte pour m’interdire. On me considère comme un Amedy Coulibaly alors que je ne suis pas différent de Charlie ».

Radicalisateurs de l’EI vs Radicalisateurs de la République

On peut proposer l’exégèse complémentaire de cette « théopneustie », en reprenant une analyse avancée précédemment concernant ce qu’on appelle la « radicalisation » et les « radicalisés ». Quelle différence au fond entre un Coulibaly radicalisé et un Charlie radicalisé ? Comme Coulibaly, quoique souvent hautement instruit, Charlie a subi un lavage de cerveau pervers et très profond pendant des années. Comme Coulibaly croit aux appels au jihad en Syrie de son mentor, Charlie croit aux appels au jihad lancé par les émirs de la République, au premier rang desquels le Calife juif BHL – la version occidentalo-sioniste d’Abu Bakr el Baghdadi -, contre des pays comme la Libye, la Syrie, le Yémen, l’Irak, la Yougoslavie, la Russie, le Vénézuela, l’Iran… Chauffé à blanc par une omniprégnante et mensongère propagande incitant à la haine, il lui arrive de se réjouir quand on lui apprend qu’un de ces pays a été noyé sous les bombes pour y apporter les droits de l’homme, les droits des femmes, les droits des personnes LGBT, la démocratie, les « valeurs de la République », et la reconnaissance d’Israël comme l’une des meilleurs nouvelles apportée à l’humanité depuis la maîtrise du feu. Bref, Charlie par sa bêtise et sa crédulité, s’est rendu – indirectement – coupable de crimes contre l’humanité gravissimes ces 20 dernières années. Radicalisé encore Charlie quand on tente de discuter avec lui pour lui ouvrir les yeux : généralement il n’écoute rien, coupe la parole au bout de deux phrases, se met en colère, et il n’est pas rare qu’il insulte et menace si l’on a le front d’insister.

L’extrême colère des dirigeants « français » s’explique également par le fait que le slogan « je suis Charlie » a été immédiatement récupéré afin de radicaliser définitivement tout une partie de la population peut-être à la veille de basculer dans le scepticisme et la dissidence. L’événement horrible a permis de créer un consensus précieux qui avait entièrement disparu, le gouvernement ayant atteint alors des records d’impopularité, autour du soutien à la lutte contre le terrorisme islamiste et à la lutte contre antisémitisme, l’obsession imposée numéro un de tous les partis « républicains » confondus ces dernières années. En aboyant ce contre slogan, Dieudonné a parasité le cri de ralliement du berger républicain craintif de voir son emprise sur ses brebis françaises se distendre jusqu’à la rupture.

Les réactions des plus hautes autorités politiques sont tellement rapides, caricaturales et outrancières, qu’elles signalent un détournement évident de la loi condamnant l’apologie de terrorisme de novembre 2014. Cela a peut-être paru normal à la partie de la population encore trop profondément radicalisée, mais pour les déradicalisés, et ceux en passe de l’être, l’effet a été ravageur : il est apparu clairement que le gouvernement, dans le contexte de la guerre contre le terrorisme, instrumentalisait les lois qu’il venait de mettre en place pour s’acharner sur des opposants politiques.

Le 3 février, 30 000 euros de jours amendes sont requis pour cette déclaration polémique. Il est condamné le 18 mars 2016 à deux mois de prison avec sursis en application de la nouvelle loi de lutte contre l’apologie de terrorisme. Comme les faits ont été commis « en ligne » il encourait, rappellent nombre de journalistes, 100 000 euros d’amende et sept ans de prison ferme. Le 25 mars il fait appel de cette décision. Le 17 mai 2016, la cour d’appel de Paris condamne définitivement Dieudonné pour « apologie de terrorisme » à deux mois de prison avec sursis et 10 000 euros d’amende.

Et nous sommes encore mieux convaincus de la malignité de ses inqusiteurs (qu’il s’agisse de politiques, de journalistes, ou de procureurs) quand nous prenons connaissance de l’attentat à la voiture bélier dont il a été victime fin juin 2019, et de la façon dont cet événement a été couvert et relayé.

30 juin 2019 – Attentat à la voiture-bélier contre un spectacle de Dieudonné

Le dimanche 30 juin, Dieudonné M’bala M’bala devait se produire dans la commune de Neuvy-Sautour, dans l’Yonne, non loin d’Auxerre. Le spectacle, dont l’emplacement a été indiqué au dernier moment, devait se tenir sur le terrain d’un particulier, et non dans une salle municipale ou un zénith, procédure qu’adopte régulièrement l’humoriste, pour éviter que les autorités locales ou nationales, alertées par leurs mouchards, n’interdisent intempestivement sa tenue.

Vers 18 heures, un homme qui habite à cent mètres de là vient s’enquérir de ce que son voisin organise chez lui. Les médias donnent très peu de détails sur cet épisode initial. Tout juste sait-on que la réponse du voisin ne l’aurait pas satisfait, ce qui l’a poussé à revenir une heure et demie plus tard, avec des intentions plus belliqueuses. Avec son 4*4 il pénètre sur le terrain de son voisin. Les techniciens sont en train d’installer la scène, et procèdent aux réglages pour le spectacle qui doit débuter à 20 heures. C’est là que soudain il fonce sur la scène, blessant légèrement quatre personnes qui travaillaient aux préparatifs. Comme on essaye de le maîtriser et de l’extraire de son véhicule encastré dans la scène, il mord l’un à la main et frappe un autre. L’homme ensuite, une fois neutralisé, tombe dans le mutisme. La gendarmerie arrive et mène son enquête.  Sur sa page facebook, Dieudonné publie des photos qu’il a lui-même prises de l’homme, du véhicule, et de la scène, en dénonçant une « tentative de meurtre », un « attentat ». Les grands médias dans un premier temps gardent un silence complet sur cette agression, mais comme l’information devient virale sur les réseaux sociaux, ils sont bien obligés d’y faire un sort, ce qu’ils vont tous faire en déformant grossièrement les faits de la même façon, comme si les mêmes ordres avaient été donnés en même temps à tout le monde, « tout le monde » se mettant aussitôt au garde-à-vous et en ordre de bataille – défensive pour le coup, c’est suffisamment rare pour être signalé.

Sur le site du parisien.fr on lit par exemple que « Vers 18 heures, un voisin qui habite à 100 mètres de ce terrain est venu s’enquérir de ce qu’il se passait alors que le spectacle, comme c’est l’habitude de cet artiste, n’était pas prévu. Mais l’homme n’a a priori pas été très bien accueilli par l’équipe. Il est revenu et a foncé dans la scène avec son véhicule », détaille auprès du Parisien la gendarmerie de l’Yonne. » L’homme « redoutait le bruit ». Ce n’est d’ailleurs pas si grave car, explique le procureur d’Auxerre Sophie Macquart-Moulin, « Les faits commis n’ont aucun lien avec la présence de Dieudonné ». La préfecture explique quant à elle : « Il n’y a pas eu d’attaque terroriste et même pas d’atteinte à la personne puisqu’il n’était même pas là ! » Si aucune information n’est donnée sur le forcené, sauf le fait qu’il avait peur du bruit et était sous anxiolytiques, la fin de l’article prend bien soin de rappeler que Dieudonné par le passé, a été condamné à de multiples reprises pour propos racistes et antisémites, blanchiment de fraude fiscale, recel, etc. donnant ainsi l’impression que ce qui s’est passé ce soir-là à Neuvy-Sautour est un fait divers banal et sans gravité comme il en survient tant au quotidien. Compréhensif, le colonel Rénald Boismoreau, commandant du groupement de l’Yonne explique : « Un peu sur les nerfs, il semblait redouter un spectacle bruyant ». Le magazine Valeurs Actuelles évoque « une querelle de voisinage qui tourne mal ». Le site msn.com explique quant à lui, pédagogue : « une altercation entre les deux voisins a eu lieu quelques minutes avant cet incident. » De nombreux médias expliquent aussi que l’homme n’était pas au courant qu’allait se tenir un spectacle de Dieudonné, il n’a su cette information qu’après coup.

Absolument aucune fausse note dans cette couverture médiatique, qui prend bien soin de ne pas donner le nom du forcené et ses accointances, nous allons le voir, vraisemblablement juives, tout en rappelant les antécédents judiciaires de Dieudonné, ce qui fait que le lecteur non averti aura forcément l’impression que cette affaire de 4*4 renversant une scène de spectacle est peut-être encore un sale coup de la « bête immonde », comme l’avait publiquement qualifié Philippe Teysson en janvier 2014, appelant en outre à sa « mort par un peloton d’exécution ».

Le simple détail suggérant que foncer avec un 4*4 sur une scène avec des gens sur un terrain privé constitue un banal « incident », résultant d’une banale « altercation » signale que nous avons affaire un mensonge encore plus énorme et grossier que celui qui l’a amené à faire une journée de garde-à-vue le 12 janvier consécutivement au fameux post facebook « ce soir je me sens Charlie Coulibaly… ».

Élément qui confirme si besoin était le mensonge, aucun media ne ressentira le besoin de donner la parole à Dieudonné et aux personnes blessées et choquées pour donner leur version des faits, que l’intéressé, comme d’habitude, dévoile dans une vidéo publiée sur internet. Et cette version est évidemment très différente : « J’ai été victime d’une tentative d’assassinat, les faits se sont déroulés dans la ville de Neuvy-Sautour. Nous étions moi et mon équipe sur le terrain privé d’un ami pour une soirée privée dans laquelle je devais donner mon spectacle lorsque un 4*4 a déboulé à vive allure. Je me suis dit c’est peut-être des gens du public. Je savais pas trop. Je me suis retourné, j’étais au téléphone, à un mètre de la scène, nous étions affairés au branchement de la sono et des lumières, j’étais à un mètre de la scène. Il s’est arrêté quelques instants, et puis il a fixé quelques objets qui étaient à la boutique, une boutique où il y a ma des affaires, ma tête… et là il s’est arrêté, et là il est remonté dans sa bagnole, nous étions nous dans un état de sidération totale, et là il nous a foncé dessus…. Comprenais pas… il va pas nous rentrer dedans ?… il a accéléré, et là je me suis reculé. Et il a percuté la scène, envoyant balader, alors tout ! Le décor à plusieurs dizaines de mètres, la sono… il a tout dégagé ! Alors personnellement j’étais à un mètre de là, j’étais au téléphone, j’ai reculé, il était à deux mètres de moi, et puis il y avait quatre membres de mon équipe, eux par contre ils étaient collés à la scène, ils étaient vraiment sur le matériel, donc eux ils ont été éjectés au moment de l’impact, et il y en a eu un, Hervé, qui n’a pas eu le temps de se dégager. Il a été dégagé à deux mètres en hauteur, il est retombé, c’est en retombant d’ailleurs qu’il s’est grièvement blessé à hauteur de la cheville. Il se trouve en ce moment en observation, les médecins parlent d’une ITT supérieure à trois semaines. Il faut dire quand même la violence des coups. Alors la voiture s’est arrêtée, à un moment donné quand même ça a calé… on a l’impression que ça dure des heures. Tous les esprits sont peu redescendus. Les membres de mon équipe, blessés mais valides, ont extrait et neutralisé le chauffard,le chauffard qui était livide, mais blanc de chez blanc, les pupilles dilatées, et comme possédé ! Il a d’ailleurs mordu l’un des mecs de mon équipe, au sang, parce qu’il essayait juste d’enlever les clés… une bête féroce. Le seul mot que j’ai pu entendre moi, c’est « Antisémite ! Antisémite ! » en me fixant droit dans les yeux, donc là il ne pouvait pas y avoir d’ambiguïté. C’est donc au nom de la lutte contre l’antisémitisme que cet individu semble avoir agi. Une fois l’adrénaline redescendue, bon il a été bloqué, clé de bras et tout ça, là il va se murer dans un silence, après on va plus l’entendre. Dernier mot : « antisémite », après on l’entend plus, jusqu’à l’arrivée des gendarmes, qui vont l’arrêter et le mettre en garde à vue, au moment où je vous parle il est toujours en garde à vue. A partir de ce moment-là on va assister à un spectacle extraordinaire. Le parquet et les médias vont être très, très embarrassés par cette affaire. On va passer d’une petite enquête de gendarmerie, parfaitement menée, honnête… des gendarmes qui ont fait leur travail, mais le problème c’est qu’à un moment donné ça monte les étages, une affaire d’état, là on est monté tout en haut. Dieudonné ne pouvait pas devenir tout d’un coup, comme ça, officiellement, victime d’une tentative d’homicide. Démerdez vous, faites quelque chose, mais c’est pas possible ! Mettez les médias, appelez la procureure. Tentative d’homicide commise de surcroît par un médecin juif. Donc les gars, là, ça va trop loin. Donc il devenait urgent de sauver le soldat Catalan, c’est le nom de mon agresseur. A partir de cet instant, le procureur et les médias vont tenter d’écrire une histoire. La procureure va déclarer que les incidents n’ont rien à voir avec Dieudonné. Merde ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Rien à voir avec moi… non non non, alors que j’ai pourtant croisé le regard de cet homme, et pas de problème, j’ai vu la haine, il avait les pupilles vraiment dilatées, il était en mission, et je ne suis pas le seul à l’avoir vu, tout le monde l’a vu, devant témoins en plus ! Donc c’est quand même extraordinaire, non non, il ne connaissait pas Dieudonné. Ah d’accord ! Je l’ai entendu me traiter d’antisémite, en me regardant. Tout le monde a entendu tout autour. Qu’importe,le parquet va tenter de faire comprendre qu’il s’agit d’un riverain, un riverain curieux ce docteur, qui serait rentré, comme ça, chez les gens, hein, des gens qu’il connaît pas, il va rentrer chez eux, sur leur terrain, et là il se serait inquiété de savoir « qu’est-ce qui va se passer, qu’est-ce que vous êtes en train d’organiser, chez vous, ce soir, en privé, là ? Je peux savoir ? » En plus de cela de la route on ne voyait pas, on ne nous voyait pas, c’était une grande baraque avec des arbres, on peut pas voir, il fallait être au courant, il fallait rentrer, il fallait avoir une idée, quand même, précise, et puis avant même qu’on teste le son, parce qu’on était juste en train de mettre les micros. Je n’ai même pas eu le temps. Ce n’était même pas branché. Ça a explosé, donc avant même de faire « un, deux »… avant même ça il aurait décidé, au regard du matériel : il risque d’y avoir une nuisance sonore. Moi avec le vent ça va m’emmerder, je voulais dormir un peu tôt ce soir… avec ce matériel-là, ça justifie d’écraser la scène, le matériel, le technicien, et l’artiste, j’écrase tout le monde. Putain, même en vous le disant, je dis merde ! c’était hier soir… aussi incroyable soit-il en tous cas, c’est la version que va défendre la procureure, qui est censée défendre les citoyens, quand même… On veut me tuer, tu peux m’aider ou pas ? Non, non, elle est devenue l’avocat du brave docteur Gilles Catalan, allant jusqu’à même envisager de lever sa garde-à-vue. Mes avocats, les avocats des blessés se sont quand même mobilisés pour que la justice se rende un peu sereinement, à l’abri de toute pression politique. On sent que ça vient de haut… Mais calmez-vous, car là ça ne ressemble à rien. Ça va être bientôt moi qui vais être accusé d’avoir fait du mal à la voiture ? Aurons-nous le droit à une qualification des faits honnête ? Ça va être le suspense. Une qualification vraie, objective, réelle, de ce qui s’est passé, ou devrons-nous nous confronter encore une fois au mensonge, à la manipulation, et au cynisme d’un gouvernement capable de tout ? Nous allons voir si la puissance des réseaux de protection du docteur Gilles Catalan sont efficaces. Nous allons voir jusqu’où peut aller ce réseau, face à cet homme qui a voulu clairement m’assassiner en me regardant droit dans les yeux, en me traitant d’antisémite. Va-t-il recevoir une médaille pour sa tentative ? Va-t-il partir en Israël ? Je sais pas… pour une action terroriste éclatante comme celle-là, en tous cas, à la voiture-bélier, vous vous rendez compte. Ils sont en train de qualifier ce qu’il a fait… franchement ça va être amusant de faire des parallèles… alors évidemment ce docteur Catalan est devenu une star dans les réseaux communautaires extrémistes, puisque déjà il est soutenu. Bravo, bravo Catalan ! Il sera peut-être bientôt invité à la télé, chez Hanouna, ou sur Bfm, qui s’est fait l’écho… ils tentent tout pour l’aider… Dieudonné, non, ça n’a rien à voir. Ils prétendent que je n’étais pas sur place, alors que c’est moi qui ai pris toutes les photos. Ils disent en plus qu’on serait peut-être sur son terrain à lui, c’est pour ça qu’il a… non… il a mordu le fils du propriétaire avec qui je travaille, et donc les gens ont porté plainte… bah oui il est rentré chez les gens sans avoir demandé… Bon évidemment je dirais que les gendarmes ont essayé de faire leur travail, mais c’est là qu’on voit où la hiérarchie commence. Les véritables responsables de cette tentative d’assassinat, dont j’ai été victime, sont tous ceux qui ont participé au lynchage à l’antisémitisme, dont je suis la cible depuis un certain nombre d’années, plus récemment depuis quelques semaines, deux jours avant, M. Castaner, Mme Broca la préfète d’Eure-et-Loir, ils m’ont accusé d’antisémitisme, donc ils ont armé mentalement cet agresseur, qui s’est dit « hé bien il faut faire quelque chose… Il s’est pris pour Jean Moulin, dans sa tête il est fou, parce qu’il s’est dit il faut résister… on avait d’ailleurs reçu des menaces de mort juste avant ! Donc les véritables responsables ce sont ces médias à la solde d’Israël, et puis M. Castaner, ministre de l’intérieur, qui soutient Mme Broca, et qui me traite d’antisémite. A cause de ces gens-là j’ai failli crever quand même. Donc c’est un peu énervant… mais gardons notre calme. »

Flagrant deux-poids deux mesures

« Ça va être amusant de faire des parallèles », nous dit Dieudonné. En effet ! Souvenons-nous de « l’agression » dont Alain Finkielkraut a été victime dans une rue de Paris lors d’un acte des Gilets jaunes. Quelques insultes proférées de loin en pleine rue et nous sommes entrés immédiatement dans l’affaire d’État. Finkielkraut a pu les jours suivants participer à des dizaines d’émissions dans lesquelles il a pu témoigner de sa tristesse, de sa souffrance, et de son inquiétude. L’un des auteurs des insultes est devenu l’ennemi public numéro un, et l’homme le plus recherché de France. Quand enfin cette bête immonde a été débusquée dans sa tanière, on a exhibé partout son visage, étalé son nom, et certains ont même osé le qualificatif de « Gilet jaune salafiste ». Le 22 mai, ce père de cinq enfants sera condamné à six mois de prison avec sursis pour injures publiques envers une personne « à raison de (son) origine ou de (son) appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée ». A comparer avec la relaxe dont à bénéficié Philippe Tesson en janvier 2014 pour ses appels publiques à l’exécution de l’humoriste.

Imaginons ce qui se serait passé si ç’avait été un « militant d’extrême droite », ou un « islamiste radicalisé » qui avait foncé avec sa voiture sur la scène d’un spectacle de Gad el Maleh, Michel Boujenah, Alex Lutz, Elie Siemoun, Dany Boon, ou Arthur Essebag, pour vociférer, une fois maîtrisé : « Sale juif ! Sale juif » La réaction en chaîne aurait été encore plus monstrueuse que pour Finkielkraut. L’ordinateur du « terroriste » aurait été fouillé, des traces de sketches de Dieudonné y auraient été retrouvées, justifiant l’emprisonnement immédiat de l’humoriste, et la fermeture de nombreux sites de la ré-infosphère pour empêcher que « les actes suivent les mots », etc.

Remarquons à ce propos l’argument souvent invoqué pour justifier l’érection de l’antisémitisme comme grande cause nationale. On nous rabâche ad nauseam qu’il faut faire très attention aux mots, que les mots ne sont pas anodins, parce que les mots, n’est-ce pas, c’est l’antichambre des gestes, du passage à l’acte. Et l’on sait, bla bla, que dans les années 30 les mots ont armé mentalement ceux qui ont commis le crime des crimes. « L’antisémitisme, ça commence par des mots, ça finit par des crachats, des coups, du sang », a dit un jour Manuel Valls. Si l’on inverse les termes de ce mantra répété vingt fois par jour dans tous les médias, on obtient une phrase qui a également sa pertinence : « la haine républicaine, ça commence par des mots, ça finit par des crachats, des coups, du sang. » Dieudonné a tout à fait raison de pointer du doigt ceux qui « ont armé mentalement » le terroriste juif Gilles Catalan. A force d’inciter à la haine, publiquement et jusqu’au plus haut sommet de l’État, de façon constante depuis des années avec les mots les plus durs, il est fatal que certains, au bout d’un moment, estiment de leur devoir, de passer des « mots » aux « coups ». Où l’on constate qu’il n’existe finalement pas de différence entre les recruteurs de Daech, et les Radicalisateurs républicains des milieux médiatiques et politiques qui désignent des cibles bien précises à la vindicte populaire, en incitant à la haine et à la violence sans vergogne contre elles. Dans un cas, cela donne des Hanou Benlatreche, dans l’autre cela donne des Gilles Catalan, lesquels sont bien plus nombreux qu’on pourrait le supposer puisqu’ils ne sont jamais exposés à l’opinion publique comme tels quand ils passent à l’action. Je renvoie à mon article sur les fausses agressions antisémites et leur instrumentalisation par le pouvoir en février 2019.

Une explication s’impose pour expliquer une manipulation aussi grossière des faits. Les inquisiteurs sont-ils stupides, maladroits, ont-ils perdu les pédales ? Absolument pas, ils sont certes gênés aux entournures et voilà une affaire bien compliquée à remettre à l’envers, mais le plus important est de rester cohérent. Cela fait des années qu’un cordon sanitaire – ou une barrière électrifiée, c’est selon – a été fermement posé entre Dieudonné – plus généralement tout l’univers de la ré-infosphère – et la majorité de la population qui demeure confiante dans la parole du berger et répond encore avec confiance aux aboiements de ses chiens. Le danger est là : que Dieudonné puisse apparaître sous son vrai visage aux yeux du grand public, c’est-à-dire comme un homme drôle, courageux, pacifique, dont tous les combats sont plus que légitimes ; pour empêcher cela, rien, absolument rien ne doit dépasser, tout élément susceptible de le rendre sympathique ou d’attirer la compassion sur lui doit être méthodiquement passé sous silence, au besoin inversé pour le transformer de victime en coupable, et toujours rappeler, au moins ça c’est solide, c’est bien ancré dans la cervelle formatée des moutons charlisés du troupeau, que Dieudonné est un multirécidiviste de la haine, multi condamné, etc.

Pour en finir avec cette histoire, rappelons que des voitures béliers ont été utilisées ces dernières années par des « radicalisés islamistes » dans plusieurs affaires : 1er janvier 2016, attaque d’une patrouille de militaires devant la mosquée de Valence ; 14 juillet 2016, attentat de Nice ; 9 août 2017, attaque d’une patrouille de l’opération Sentinelle à Levallois Perret. Dans les deux derniers cas, l’acte a évidemment été considéré comme relevant du terrorisme, même dans le dernier où aucun militaire heureusement n’a été tué. Pour ce cas, tous les médias ont reconnu cette qualification. Le nom de « Hanou benlatrèche » a été donné par tout le monde, de même que tout le monde a parlé des images de l’EI retrouvées sur son ordinateur. Et quoiqu’il se soit « radicalisé tout seul dans son coin », c’est bien pour acte terroriste qu’il a été exhibé et condamné.

Toutes les mêmes caractéristiques sont réunies dans cette affaire Gilles Catalan, pourrait-on l’appeler, mais les pouvoirs « publics » ont tout fait pour étouffer l’affaire et empêcher de la qualifier comme acte terroriste. Absolument rien dans le post de Dieudonné ne pouvait être apparenté à de l’apologie du terrorisme, et tous les médias ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour le faire passer pour tel.

Cette double affaire Dieudonné, dans le cadre de la promulgation de toutes ces lois visant à combattre le fléau du terrorisme montrent qu’il pourrait en outre s’agir, éminemment, d’un instrument de contrôle accru de la population.

Terminons sur deux notes d’humour. Première : une des parties du JT marseillais des Inconnus est consacrée à une affaire qui ressemble à sous bien des points à cette affaire Dieudonné/Catalan. Vous en jugerez. Le journaliste, joué par Didier Bourdon rapporte : « Anicroche, rixe ? Hier soir, au Bar Fleuri de la Cannebière, où le gérant de l’établissement a ouvert le feu avec son fusil sur une dizaine de Maghrébins, en prétextant que ces derniers parlaient trop fort. La police est arrivée bien sûr tout de suite sur les lieux, et leur enquête a révélé qu’effectivement, les Maghrébins parlaient trop fort. » Seconde : le lendemain de sa garde-à-vue – il a donc été immédiatement libéré, et non placé en détention provisoire illimitée comme ses cousins salafisés – Gilles Catalan a eu le culot de déposer une plainte pour injures et propos haineux à son encontre ! Le radicalisé républicain sera jugé le 10 octobre 2019.

Cette affaire a été d’autant plus facilement étouffée, que les médias, deux jours plus tard, ont tous ensemble triomphé en rapportant la condamnation de Dieudonné à deux ans de prison ferme pour fraude fiscale, abus de biens sociaux et blanchiment. Cela devait tomber ce jour-là et les conclusions étaient prévisibles ; le contre-feu a été heureux.

Voyons maintenant ce que donne le détournement des lois antiterroristes, cette fois appliquées à des centaines de milliers de personnes en même temps, des français du quotidien, je veux parler du mouvement des Gilets jaunes.

François Belliot, août 2019

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